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LA CONCURRENCE HOLLANDAISE ET LA RUPTURE

Bowes avait une tâche difficile : parler commerce et commerce seulement à un homme qui ne voulait entendre autre chose qu'alliance politique et matrimoniale. Et les relations commerciales traversaient elles-mêmes une crise pénible. Maintenus nominalement en possession de leurs privilèges, ou du moins ne payant que demi-taxe, les marchands anglais se voyaient frapper de contributions accessoires, arbitrairement imposées et constamment augmentées. C'était une conséquence de cette guerre que le tsar rêvait de renouveler avec le concours de l'Angleterre et qui le laissait dans un épuisement extrême. La concurrence des autres pays gagnait d'autre part du terrain. Le trésor en détresse vendait de nouveaux privilèges aux plus offrants, en même temps que par des largesses savamment distribuées les Hollandais s'assuraient do précieux appuis dans l'entourage du souverain : trois des principaux conseillers d'Ivan, ]Sikita-Romanovitch Zakharine. l'homme incorruptible de la légende, Bogdan Biélski et André Chtchelkalov, leur étaient entièrement acquis. Probablement aussi le tsar voyait dans cette même concur-

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rence, ainsi favorisée, un moyen de peser sur Elisabeth et de la rendre plus\locile à ses désirs. En fait, depuis 1578, les vaisseaux d Anvers visitaient régulièrement les côtes de la mer Blanche, et à ce moment, évaluant à 80,000 livres sterling les dépenses faites par la Compagnie anglaise pour conquérir son monopole menacé, le capitaine Carlile lui présentait un mémoire où il proposait de reporter sur 1 Amérique des efforts qui risquaient désormais d être perdus en Russie. (^^ hriefe and sianmary discourse upon the inlended voyage to the Jntliermost parts of America, april 1583, HaKLUYT, Collection of the early voyages, III, 228j .

Bowes ne ressemblait en rien à Jenkinson. Hautain et cassant, malappris et maladroit, il figurait assez bien l'envers du caractère national, dont l'autre avait montré l'endroit. Il débuta par une assez méchante querelle au sujet dun cheval qu'on lui offrait pour son entrée dans la capitale et qui ne lui paraissait pas d'assez haute encolure. Les instructions qu il apportait ne laidèrent pas à faire oublier ce mauvais commencement. Non seulement Elisabeth maintenait sa demande de monopole exclusif; mais à 1 alliance, qui en dépendait comme d'une condition sine quà non, elle prétendait donner une forme assez singulière. Elle ne voulait prendre fait et cause pour Ivan contre ses ennemis qu'après avoir épuisé auprès d'eux les tentatives de conciliation. C était dire au tsar : "Vous désirez mon concours pour une revanche à prendre sur Bathory, soit; mais je commencerai par prévenir le roi de vos intentions. "

Sur les négociations entamées dans ces termes nous possédons deux sources de renseignements : le rapport de Bowes (Harluyt, I, p. 458 et suiv.) et les procès-verbaux de la chancellerie moacoviie . {Recueil de la Société impériale d'histoire russe, XXXVIII, 71 et suiv.) Ces documents sont en contradiction à peu près constante. Tout en faisant la part de quelques malentendus et de quelques froissements inévitables le négociateur anglais se flatte d'avoir eu cause gagnée sur tous les points. Ivan se serait montré disposé à rendre aux sujets de la reine

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tous leurs privilégies et même à les augmentei*. En même temps plus que jamais il désirait prendre femme en Angleterre, en portant son choix sur quelque autre parente d Elisabeth, au cas où Marie Hastings ne serait pas disposée à accueillir sa recherche et en se rendant à Londres pour cet objet. Il allait jusqu'à demander au « prédicant » de l'ambassade anglaise, Humphrv Gole, un mémoire sur les principaux points de la religion protestante, et il le faisait lire devant une nombreuse assemblée après avoir généreusement récompensé Fauteur. Il infligeait une punition sévère à ceux de ses conseillers qui témoignaient de Ihostilité à Bowes et les engageait à changer d attitude. Enfin, le fruit de tous ces succès, mis par écrit, signé et scellé, devait être remis à l'ambassadeur quand la mort subite du tsar détruisit cette œuvre déjà menée à bonne fin, et, changeant le triomphe en désastre, détermina la victoire du parti contraire.

La version russe est très différente. A l'ultimatum anglais, Ivan aurait opposé les contre-propositions suivantes : le roi de Pologne ayant, en violation des traités, enlevé au tsar Polotsk et la Livonie, la reine devait l'engager à restituer ces conquêtes et à payer une indemnité, ou, sur son refus, unir ses forces à celles du souverain moscovite pour l'y contraindre. En échange, elle recevrait le monopole de certains ports, les marchands brabançons et français ayant ailleurs des droits acquis. Le roi de France venait d'envoyer quelques vaisseaux dans le port de Kola ; il demandait l'amitié du tsar et l'invitait à lui adresser une ambassade. C'était une façon de dire à Bowes : « Voyez ! nous ne sommes pas à court de belles relations ! »

L'Anglais ne put que se retrancher derrière ses pouvoirs. Mais alors les négociateurs russes, Zakharine, Biélski, Chtehelkalov et Frolov abordèrent « l'affaire secrète " . Bowes n'avait-il rien à en dire? — Oui, mais au tsar seul. On lui promit une audience particulière, et en attendant on épilogua sur l'alliance projetée. En accordant aux ambas^^adeurs du tsar le libre passage sur son territoire, Elisabeth prétendait

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exclure les représentants des puissances hostiles. Il fallait s'entendre. Pour Rome il n y avait pas de dispute : « Le tsar ne livrerait pas la reine au pape. " Il comptait de son côté parmi ses ennemis les rois de Pologne, de Suède et de Danemark. G était à Bowes maintenant de préciser, et aussitôt on cessa d être d'accord. « L'empereur, aurait dit le négociateur anglais, est un ennemi de la reine et le roi d'Espagne un ami comme on peut s en procurer pour une diénga. Mais au roi de Danemark Elisabeth venait • d'envoyer la Jarretière, ce qui indiquait en lui un ami du premier degré, et l'on pouvait en dire autant du roi de Suède. » On se rejeta sur la question du monopole. Comme dernière concession on accordait- à l'Angleterre cinq ports de la mer Blanche, à l'exclusion de Kola qui devait rester aux Français et de Poudojersk, à l'embouchure de la Dvina septentrionale, où un marchand de Nimègue, Jean de Valle, appelé en Russie Biélohi-od (barbe blanche) avait ses établissements.

Bowes protesta : que faisait-on des chartes solennelles précédemment octroyées à la Compagnie moscovite? On lui répondit : « Les marchands anglais, Thomas Glover et Rodolphe Ritter, ont abusé des faveurs du tsar en conspirant avec ses ennemis et en leur servant d'espions. » Réplique de Bowes : « Glover est un coquin, mais lAngleterre est un pavs de liberté où chacun peut louer ses services à qui il lui plait. D'ailleurs ni vos Français ni vos Brabançons ne vous fournissent des marchandises de première qualité comme les nôtres... " Ce fut au tour des Russes de se récrier. On avait précisément à se plaindre des draps anglais. On exhiba des échantillons. — « Je ne me connais pas en draps ! » fit Bowes en prenant un air de dignité offensée.

J'ai résumé vingt conférences qui n'aboutissaient à rien.

L'audience particulière eut lieu le 13 décembre 158.3. Bowes dut s'y rendre sans armes et sans suite, car il allait être reçu par le tsar « en tête à tète » pour parler de 1' " affaire secrète » , c'est-à-dire du mariage. Le « téte-à-tète » n'excluait pas la présence d'une douzaine de personnages, parmi

lesquels fig^uralt Boris Godounov, le favori du jour, le tsar d un av.eiiir prochain. Devant ce public il y eut reprise de la comédie mise en scène par Elisabeth. Ivan voulait connaître ^.les intentions de la reine au sujet de Marie Hastings et Bowes disait être envoyé pour apprendre celles du tsar. Mis au pied du mur, l'ambassadeur s'embarrassa dans des échappatoires et des défaites pénibles. « La nièce de la reine était malade, très malade, et d'ailleurs il ne pensait pas qu'elle pût consentir à changer de religion... Parmi les parentes de Sa Majesté, c'était aussi la plus éloignée. Il y en avait dix autres sur lesquelles le tsar aurait pu de préférence porter son choix... » Ivan interrompit avec vivacité.

— Quelles sont ces personnes? Des filles de princes apanages ou des sujettes de la reine? Parle, explique-toi!...

— Je n'ai pas d instructions...

Cette fois le Terrible ne put retenir sa colère. Suivant une tactique qui lui était habituelle, pour mieux empoigner son adversaire il opéra un mouvement tournant. Bowes avait eu avec les négociateurs russes plusieurs altercations, au cours desquelles il avait laissé échapper des propos malsonnants. Ivan les lui rappela maintenant, et, comme l'autre niait, il s'emporta à son ordinaire. Le procès-verbal d'origine russe glisse sur cet épisode, mais Bowes l'a noté tout au long. Les dialogues qu'il m'est arrivé déjà d'introduire dans mes évocations d'un passé moins lointain ont soulevé des objections. On a supposé que je pouvais dénaturer ainsi les textes que j'interprétais. Pour peu que mes critiques veuillent se reportera ceux que j'interprète ici, ils devront convenir que si je les dénature c'est en m'écartant de la forme dialoguée, beaucoup plus fréquente qu'ils n'imaginent dans les documents de ce genre. Bowes a consigné dans son rapport les répliques que voici :

« Le tsar, parlant à Bowes. — Vous avez pris avec mes plénipotentiaires des airs de supériorité qui ne sauraient être soufferts, car parmi les souverains, mes égaux, j'en connais qui ont le pas sur votre maîtresse.

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