BATHORY
farouche. Ayant toujours vécu simplement par nécessité autant que par goût, le nouveau roi ne songea pas un instant à quitter ses habitudes et n imagina pas qu on l'eût couronné pour qu il prit du bon temps. On observa qu'il ne portait pas de gants, et on raconta que, botté à la polonaise, il dédaignait les bas dont l'usage commençait à se répandre. Sa santé laissait à désirer. Il souffrait depuis longtemps d'une maladie mystérieuse qui semble avoir hâté sa mort. A la jambe gauche il portait une plaie qui ne se fermait pas et, le mal saggravant, on crut savoir qu à la cour de lempereur cet homme d'apparence vigoureuse avait éprouvé des attaques d apoplexie ou d épilepsie. Les médecins du temps ne savaient pas bien distinguer. Mais, en arrivant en Pologne, le nouveau roi n'en laissa rien paraître. Il mit ses secrétaires sur les dents, passa des journées entières à cheval, et, dans ses moments de loisir, se révéla chasseur intrépide.
Au moral, un mélange curieux de souplesse et de raideur, d esprit autoritaire et de libéralisme, de violence et de douceur. A un député de la Diète qui élevait la voix, il criait : .1 Tace nebulo ! » en portant la main à la garde de son sabre. Le roi de Suède annonçant des prétentions inacceptables, il grommelait : « Docebo istum regulum! » et répétait le geste. A 1 encontre de tous les précédents, il fit condamner à mort et laissa décapiter un gentilhomme turbulent, membre d une des plus puissantes familles du pays. On eut beau supplier et menacer : u Canis mortuus non mordet, répondait-il imperturbablement; plectatur! »
Avec des cosaques rebelles il en usa comme eût fait le Terrible lui-même, ordonnant des supplices par douzaines, faisant, dit-on, couper les cadavres en morceaux. Et dans une audience accordée à un étranger, un chien venant à limportuner, il envoyait l'animal rouler à l'autre bout de la pièce, d'un coup de sa botte éperonnée. Mais avec son ancien suzerain enturbanné, il savait en même temps observer les ménagements les plus délicats. A moitié protestant en Transvlvanie, il fut catholique zélé en Pologne. Il s'était fait repré-
senter à la Diète d'élection par larien Blandrata; une fois élu, il eut des jésuites pour conseillers.
Il voulut être maître dans son royaume: mais, au seizième siècle, il prétendit aussi ne pas faire de différence entre un staroste et un juif. Il sonjjea à réduire la corvée et à remplacer la peine du fouet par l'amende. Sur les champs de bataille il lui arriva d anoblir des paysans, et cet homme dur pour les autres et pour lui-même fut aussi un tendre, voire un sentimental, capable de ressentir la perte d un ami au point d en tomber malade.
A une cour que les derniers Jagellons avaient italianisée, en un pays largement pénétré par les courants intellectuels du siècle, il fit d'abord l'effet d un paysan; mais à peine eut-il pris contact avec ce milieu que, tout en répudiant des raffinements trop étrangers à son tempérament et à son caractère, il se plaça en tête des princes éclairés de l'époque. Il fut le fondateur de 1 académie de Wilna, le partisan et le metteur en œuvre de la réforme du calendrier, l'organisateur de la poste et des finances, le créateur d une nouvelle organisation judiciaire...
Par-dessus tout, il gouverna; il mit de l'ordre dans une machine qui commençait à se détraquer, et de la sorte, étranger par la race, la langue et les mœurs, il représenta supérieurement, dans ses forces vives, cette Pologne du seizième siècle, qui a été et qui demeure — ^^ je crois n'offenser personne — la plus haute expression historique de la race slave que le monde ait connue jusqu à présent; pavs déjà miné par 1 anarchie mais capable encore matériellement, il allait le prouver, d'un grand et redoutable effort, et moralement ouvert aux plus nobles conquêtes de l'esprit moderne; pavs de soldats sublimes et de poètes inspirés, d écrivains politiques diserts et d'orateurs s'élevant jusqu'aux sommets de l'éloquence profane ou sacrée; pavs où, dans un programme de réforme sociale, réclamant légalité de droits pour tous, un Frycz Modrzeuski devançait tous les pubHcistes de l'époque, où un Kochanowski rivalisait d'émotion