LES SUEDOIS EN LIVONIE
défense, les voiévodes moscovites auraient été obligés à capituler par une mutinerie de la g^arnison.
Un succès obtenu par un des lieutenants du tsar, Ivan Mikbaïlovitch Boutourline, ne compensa pas ces désastres. Surprenant sur la frontière lithuanienne le palatin titulaire de Smolensk, Filon Kmita, et l'enveloppant avec des forces supérieures, le chef moscovite lui tua sept cents hommes et lui enleva toute son artillerie, dix pièces. Toute une grande province russe n'en restait pas moins acquise aux Polonais et ceux-ci regagnant leurs quartiers d hiver, les Lithuaniens continuèrent la campagne, enlevant Kholm, brûlant Staraia- Roussa, pénétrant même en Livonie, où ils semparaient du château de Smilten et, avec Magnus, ravageaient la province de Derpt jusqu'à la frontière moscovite.
Les Suédois de leur côté ne restaient pas en repos. En novembre 1580, Pontus de la Gardie avait fait irruption dans la Carélie et pris Kexholm où, d'après les chroniqueurs livoniens, deux mille Russes auraient trouvé la mort. Un autre corps suédois assiégea Padis, à six lieues de Reval, et, après treize semaines de résistance désespérée, où les défenseurs sous le voiévode Tchikhatchev mangèrent des peaux, de la paille et même, croit-on, de la chair humaine, il emporta la place d assaut. Puis ce fut le tour de la Livonie où, se portant inopinément au printemps de 1581, Pontus de la Gardie fit capituler Wesemberg. Ainsi, un troisième larron se disposait à enlever au tsar cette conquête qui lui valait déjà d avoir les Polonais victorieux à mi-chemin de sa capitale !
Et, cependant, ayant obtenu, en février 1581, de nouveaux subsides, votés par la Diète pour deux années encore, Bathory préparait une troisième campagne. Avec le prestige qui maintenant l'entourait, avec l'expérience acquise et son armée aguerrie, enflammée par tant de triomphes, où irait-il? Sur ses pas d ailleurs une autre armée arrivait : les jésuites, poursuivant de leur côté une campagne de propagande religieuse dont les effets se faisaient déjà sentir dans les pays russo-lithuaniens et jusqu'en Livonie. Dès Tannée 1576, Bathory favorisant
leurs efforts, se flattant dé briser avec leur coacouis les liens qui rattachaient ces pays soit à la Moscovie orthodoxe ou à l'Allemagne protestante, les Pères avaient pu célébrer à Wilna la conversion de quatre-vingts luthériens et de cinquante catéchumènes du rite grec. (Lubkovitch, Conti-ihution à Vhistoire des jésuites dans Les pays rus so -lithuaniens, Varsovie, 1888, en russe.)
Ce travail visait loin et embrassait de vastes horizons. A travers la Livonie, la poussée victorieuse du catholicisme devait atteindre la Suède, où Rome avait repris pied, grâce à Catherine Jagellon. En regagnant là-bas le terrain perdu, on allait enfermer le foyer de la Réformation dans un cercle, où il serait étouffé, et la Moscovie, vaincue, subirait à son tour les reprises du latinisme triomphant. Sous le chef héroïque qu'elle s'était donné, par des victoires où les contemporains vovaient déjà un signe de Dieu, la plus développée alors des races slaves résoudrait dans ce sens le double problème, politique et religieux, dont dépendait l'avenir du nord-est européen, et ce serait fait de la « troisième Rome » et de ses espérances ambitieuses.
Nul doute que le Terrible n'ait entrevu tout cela, en même temps qu'il sentait son impuissance à conjurer le péril par la force des armes. La ceinture des forteresses derrière laquelle il se croyait à l'abri se trouvait rompue. Lentement, mais sûrement, 1 invasion avançait. Après Viélikié-Louki, Novgorod ou Pskov lui ouvriraient leurs portes. Et moins que jamais, le tsar peuvait songer à mesurer les bandes mal équipées, mal dressées, incohérentes, de sa milice avec ces troupes redoutables devant lesquelles les forteresses ne tenaient pas. Restaient les ressources de la diplomatie.