‹ Ivan le TerribleChapitre 186 sur 228 · POSSEVINO · texte numérisé non relu

POSSEVINO

tion de ce parti ; c'était pourtant le plus sage à tous les points de vue.

Mais le choix du mandataire fait et sous son influence personnelle on ne s'arrêta pas là. Possevino était un diplomate de carrière. Chargée déjà à deux reprises, en 1578 et en 1580, d'une mission quelque peu analog^ue à la cour de Suède, nommé vicaire apostolique pour tout le Nord, il s'était acquis un certain renom d habileté et avait montré une tendance très décidée à subordonner le spirituel au temporel, voire à sacrifier celui-là à celui-ci. A Stockholm, où il s'était présenté dég^uisé en gentilhomme, l'épée au côté et la toque à la main, il n'avait pas opéré lunion avec Rome, mais s'était activement entremis entre la Suède et la Pologne à l'occasion des négociations entamées pour cette alliance contre Moscou qui tournait si mal. En 1579, il avait visité Bathorv à Wilna pour le même objet. Il fit si bien maintenant que, docile à son inspiration, la cour de Rome se laissa entrainer insensiblement à donner le pas à la politique sur la religion.

L'idée d'une ligue contre l'Islam était une chimère : Philippe avait trop de soucis avec sa nouvelle conquête du Portugal, Venise trop d'intérêts nouvellement engagés dans les Échelles du Levant. Mais, toujours mise en avant alors qu'on savait fort bien à Rome qu'il ne restait rien ni personne à mettre derrière, pour Rome comme pour Moscou cette ligue constituait une sorte de façade décorative dissimulant d'autres combinaisons plus pratiques. Dùt-elle ne pas réussir à armer les puissances européennes pour une nouvelle croisade, dans leur concert même organisé sous ses auspices pour cet objet, la papauté voyait le moyen de ressaisir ne fut-ce qu'une parcelle de son ancienne suprématie. Déjà le protestantisme paraissait reculer sur divers points : aux Pays-Bas Alexandre Farnèse gagnait du terrain; en France, les Guise relevaient la tète; en Suède à côté d'un roi secrètement gagné, la reine élevait l'héritier du trône dans la foi catholique la plus ardente; en Pologne, les dissidents n'existaient plus comme parti politi(jue, et, perdue pour l'Allemagne, la Livonie le serait aussi j)our la

Réforme. Celle-ci ne garderait plus bientôt, pensait-on à Rome, que l'Angleterre, une partie de l'empire et le petit Danemaïk. Si, en réconciliant la Moscovie avec la Pologne, on arrivait, sous le prétexte d'une action commune contre le Turc, à faire entrer la maison de Habsbourg et Venise dans une coalition à laquelle Rome présiderait naturellement, le gouvernement du monde semblerait lui être encore restitué.

La papauté en arrivait à cette phase où, à défaut de réalité, les apparences elles-mêmes acquièrent un grand prix.

Le bref pontifical, adressé à Ivan en réponse à sa lettre, se ressentit de toutes ces considérations. Le pape acceptait l'idée de la ligue, et la condition dontle tsar la faisait dépendre. Il allait donc intervenir entre lui et le roi de Pologne. Mais à son tour, il rendait sa médiation conditionnelle : la paix avait besoin d'un lien, qui ne pouvait se trouver qu au sein de 1 Église véritable. G était assez bien joué; seulement dans les instructions secrètes remises à Possevino et élaborées avec son concours, le sens rigoureux de cette réponse se trouva singulièrement atténué. Il y était question encore de la réunion des deux Églises, comme fin supérieure à laquelle devait tendre la mission du jésuite, mais pratiquement celle-ci paraissait réduite à deux objets essentiellement profanes : l'établissement de relations commerciales avec Venise, le rétablissement de la paix entre la Pologne et le tsar. Pour le reste le pape se contenterait d'un minimum. Ivan refusàt-il son consentement à la construction d'une église et à l'installation des jésuites dans sa capitale, l'inauguration de rapports suivis avec lui suffirait pour le moment.

En somme, Ghévriguine avait réussi au delà de ce que son maître pouvait espérer. Ce barbare que Rome ne parvenait pas à éblouir ni par ses merveilles d art, ni par ses pompes religieuses, et qui, tout en prenant plus d intérêt aux cadeaux du pape — magnifique Agnus Dei, chaîne d'or et bourse de GOO ducats — ne s'en déclarait pas satisfait; ce malappris n'arrivait pas seulement à réaliser le rapprochement auquel la Pologne s'était si laborieusement opposée : il 1 opé-

LA MISSION DE CHEVRIGUINE 44a

rait contre elle ! Car, Bathory marchant de triomphe en triomphe et de conquête en conquête. Rome et Moscou s entendaient pour lui arracher le fruit de sa victoire. Et cela sans que l'envoyé du tsar eût le moins du monde flatté les espérances de la cour pontificale au sujet des avantages religieux à obtenir dans son pays. La correspondance du cardinal de Gome, rédacteur principal des instructions emportées par Possevino, est là pour le prouver : écrivant à Caligari, il exprimait sans ambages cette pensée que la démarche d Ivan ne lui avait pas été inspirée par de bonnes intentions dont Rome put se réjouir, mais parles bons coups qu il recevait (^non na^ce de buone intezione, ma solo délie buone hattiturej.

Chévriguine quitta Rome le 27 mars 1581, emmenant avec lui un témoignage vivant de son succès : Possevino l'accompagnait. Plnsemble ils devaient, sur le chemin déjà suivi par l'envoyé d'Ivan, poursuivre à Venise et à la cour impériale l'exécution du plan concerté. Devant le Conseil des Dix. le légat pontifical fut l'interprète des propositions communes. La Seigneurie y fit sans détours le départ qui lui convenait : nouer des relations commerciales avec Moscou, bien; on le désirait depuis longtemps ; réconcilier le tsar avec le roi de Pologne, bien encore : le commerce avait besoin de paix. Le reste, on l'abandonnait à Rome seule. Dans un entretien confidentiel avec Possevino, le doge, Nicolas da Ponte, déclara expressément que, depuis Lépante, il ne crovalt plus aux ligues. A Vienne et à Prague, la ligue fut entièrement mise de côté. L'empereur d'ailleurs ne se laissa pas aborder, et le légat seul vit l'archiduc Ernest, qui, ancien candidat au trône de Pologne, ne s'intéressait aux affaires moscovites qu'à ce point de vue. La diplomatie autrichienne n'eut sans doute pas de peine à percer l'équivoque sur laquelle reposait au fond cette entente nouvelle entre Rome et Moscou, dont la Pologne devait faire les frais. " Le fouet du roi de Pologne, écrivait Possevino au cardinal de Come, est peut-être le meilleur moyen d'introduire le catécliisme en [Moscovic. «Enhardi par les avantages déjà obtenus, Chévriguine se flattait d'em-

Uy-t IVAN LE TERRIBLE

porter de Vienne pour son maitre le titre d'empereur d'Orient. Il n'eut pour lui-même qu'une bourse de 100 florins, et les compagnons se séparèrent, le Russe prenant la voie deLubeck et le jésuite s'acheminant sur Wilna, pour y aborder sa mission de médiateur.

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