‹ Ivan le TerribleChapitre 187 sur 228 · LA MÉDIATION PONTIFICALE · texte numérisé non relu

LA MÉDIATION PONTIFICALE

Le nonce Gali.'jari avait déjà annoncé au roi de Pologne l'arrivée du légat en demandant des passeports pour lui. Il avait reçu un accueil très froid. Recteur du collège de Wilna, le jésuite Skarga jugeait lui-même cette mission tout à fait inopportune. Outre les raisons d'ordre général qui lui faisaient partager ce sentiment, Rathory en avait d'autres, plus particulières, pour se défier en ce moment de la politique romaine : le pape le flattait depuis quelque temps déjà avec la conquête de la Valachie, qui était sur le point de changer de maitre ; or, on n'ignorait pas à Varsovie que sous main Grégoire XIII favorisait la candidature de Pierre Czerczel, appuvée parla France. Dans la congrégation où l'envoi de Possevino avait été décidé, les nouvelles de Rome signalaient la présence du cardinal Madrucci, ancien nonce du pape en Allemagne, et les conférences du légat avec l'archiduc Ernest ne pouvaient qu'être suspectes aux yeux du nouveau roi de Pologne.

Les passeports furent cependant délivrés et Possevino trouva Bathory mieux disposé. Les retards que subissait l'entrée en campagne y étaient sans doute pour quelque chose. Dans l'entourage du souverain on parlait hautement d'en finir par une paix quelconque. Quand, à la fin de juillet 1581, l'envoyé du pape se mit en route pour rejoindre Ivan, tandis que le roi marchait sur Pskov, les vœu.x d'un grand nombre de Polonais accompagnèrent le jésuite. Le 20 août, après qiiehpies mésaventures, à Smolcnsk notamment, où pensant aller à un

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dîner fobiédj, il faillit assister à une ohiédnia (messe orthodoxe) , Possevino fut admis, à Staritsa, « à contempler les yeux sereins du tsar » .

Rome n'avait rien néglig'é pour ménag^er ici à son représentant une réception favorable. Au bref pontifical pour le tsar était jointe une lettre pour la tsarine Anastasie, que le pape traitait de fille bien-aimée, ig^norant qu'elle fût morte depuis longtemps et plusieurs fois remplacée. Les présents du souverain pontife, un crucifix en cristal de roche enrichi d'or, un exemplaire g^rec des actes du concile de Florence dans une reliure luxueuse, un rosaire monté en or avec des pierres précieuses, une coupe en cristal g^arnie d'or, se trouvaient rehaussés par une parcelle de la Vraie Croix renfermée dans le crucifix, et Ivan daigna déclarer qu'ils étaient dig^nes de celui qui les offrait. Au dernier moment, Possevino s'était décidé à en distraire certaine image de la Sainte Famille, où un saint Jean-Baptiste, entièrement nu, risquait d'offenser des yeux habitués à une iconographie plus chaste.

Usant avec beaucoup d'art d'une tactique qui lui avait déjà réussi en d'autres parag^es; donnant pour fond à ses discours la grande affaire de la communauté de la foi et maintenant cependant cet objet à l'arrière-plan; souple et insinuant, éloquent et retors, le jésuite se montra à la hauteur de son mandat. Mais il avait une tâche difficile. La réponse faite aux ouvertures pacifiques du nég^ociateur romain est un curieux monument de la diplomatie moscovite. Six hommes de cour furent chargées de donner la réplique au légat et munis pour cela d'une instruction spéciale, de façon que chacun traitât un point particulier du problème à résoudre : ligue contre les Turcs, état des négociations déjà engagées avec Bathory, relations avec Rome, etc. Mais ce travail fait, la chancellerie du tsar le reprenait en sous-œuvre dans une nouvelle série d instructions suivie de plusieurs autres : au total, cela donnait trente-six documents, dont Possevino eut à subir la lecture, avec, en tête de chaque pièce, une invocation à la sainte Trinité et l'énumération complète des titres du souverain, le tout

ne devant servir que de base à une discussion qui allait se poursuivre pendant de longues semaines, à travers des débats oraux, des échanges de notes, des interventions incessantes du tsar lui-même, des erreurs d'interprétations entre gens ne parlant pas la même langue : la tour de Babel dans le Labyrinthe.

Dès le premier moment, en outre, il apparut qu'on ne se trouvait pas d'accord sur le point de départ même de la négociation. Représentant Bathory comme disposé par 1 intervention pontificale à de larges concessions, le légat demandait à Ivan de faire, de son côté, un pas dans le même sens. Or, 1 intervention pontificale rendait précisémentletsar très exigeant Au lieu d'avancer, le souverain marchait à reculons, retirant ce qu'il avait déjà offert, réclamant la levée immédiate du siège de Pskov et l'envoi d une ambassade polonaise. ]S étaitce pas pour cela qu'il s'était adressé au pape? La lettre de Bathory avec la provocation en duel ne fut pas pour lui inspirer des idées plus conciliantes. Ivan affecta d'abord d'en parler avec moins de colère que de tristesse, et, Possevino demandant communication du document, il décida qu on ne lui en donnerait qu'un résumé, réduit à la substance politique, avec omission des injures. Mais, aussitôt après, il ne put se retenir de rédiger et d'exhiber une réponse où, pour mieux les rétorquer, il reproduisait un à un les passages les plus blessants de l'épitre, en usant des arguments les plus inattendus. Si, comme Bathory le lui reprochait, il n'avait pas volé au secours des villes assiégées par les Polonais, c est qu'il s'en croyait empêché par la trêve consentie à ses adversaires! Et comment le roi pouvait-il nier les origines romaines de la maison qui régnait à Moscou? Si Pious n'avait pas existé, d'où la Prusse aurait-elle pris son nom ?

En définitive, au bout d un mois entier, le médiateur ne se trouva pas plus avancé qu à son arrivée. En matière religieuse . on lui accordait quelque chose : pas d églises catholiques, pas d'établissement pour la compagnie de Jésus; mais on ne demandait pas mieux (jue d entretenir des rapports suivis

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