LES MARCHANDS
l'esprit de corps. Le koxipiéis, marchand en détail, et le gost, marchand en gros, sont hien l'un et l'autre gens faisant du commerce, mais susceptibles aussi de se livrera d'autres occupations et ne s'en faisant pas faute très communément. Par contre, la spécialité professionnelle à laquelle ils doivent leur nom nest nullement limitée à leurs personnes. Du commerce, tout le monde en fait : paysans, moines, hommes de guerre et hauts fonctionnaires s'en mêlent à l'envi, jusqu'au moment où, toujours sous 1 empire de la même préoccupation, l'État en viendra à séparer les fonctions, pour mieux répartir et asseoir les charges. Ce sera l'œuvre du dix-septième siècle. Mais alors encore il n'y aura qu'un régiment de plus dans la grande armée, des prisonniers de plus dans la grande cage, et toujours pas de corporation, — organisme créé plus tard à coups doukases par Pierre le Grand et par Catherine II. sans que Ihistoire soit arrivée à le produire.
Ainsi, dissociés autant que les autres, et, après la ruine de Pskov et de ]Sovgorod, conséquence de leur absorption par le grand empire militaire, privés des seuls foyers où ils eussent pu parvenir à un groupement efficace, ces éléments participèrent à l'œuvre d asservissement général et furent incapables de remplir le rôle que les communautés urbaines de l'Occident ont si brillamment assumé dans le mouvement ascensionnel de la civilisation.
Restait l'Eglise. Je vais montrer comment, en partie par l'effet des mêmes causes, elle n'a pu, elle aussi, marcher, à cet égard, sur les traces de ses rivales occidentales.
l'église
Par le prestige attaché à sa fonction dans un pavs de (oi robuste, par sa quahté d'unique dépositaire du savoir et de dispensatrice unique de linstruction, par ses ressources maté-
rielles même, cette Égalise constituait une puissance considérable. Comprenant, dès les premières années du seizième siècle, dix éparchies, Moscou, NoAgorod, Rostov, Volog^da, Souzdal, Riazan, Smolensk, Kolomna, Saraïsk et Perm, elle exerçait dans leur ressort une juridiction fort étendue, à la fois spirituelle et civile, portant sur les desservants ecclésiastiques et sur les fonctionnaires laïques de son administration, hoïars et dïaks épiscopaux, lieutenants et baillis. Exercer la justice voulait dire alors se prévaloir du droit de mettre les justiciables à contribution, et, copié sur l'organisation civile, lui empruntant son caractère d'exploitation basée sur le droit particulier, s'il renforçait matériellement rétablissement qui s en prévalait, cet ordre de choses n était pas pour augmenter son autorité morale. Il devait, il est vrai, être touché par la réforme qui, au cours du seizième siècle, tendit à ériger divers centres administratifs en communes autonomes. A l'exemple de ce qui se passait dans le domaine de 1 administration civile, des organes représentatifs, starostes élus et jurés furent alors introduits dans tous les ressorts, en même temps que la juridiction civile était séparée de la juridiction spirituelle. Mais cette entreprise n'eut qu'une existence éphémère. Après lavoir accidentellement ébauchée dans le sens des tendances libérales qui lui venaient de 1 Occident, 1 État, ainsi que nous le verrons, ne tarda pas à revenir dans la voie de son despotisme initial, et lÉglise suivit le second mouvement comme elle avait subi 1 autre.
Ce fut sa destinée de s'identifier progressivement avec ce pouvoir rival du sien, jusqu'à une confusion presque entière des organes, des fonctions et des attributions respectives.
Pourtant, les movens ne lui faisaient pas défaut pour maintenir et sauvegarder son indépendance. Jusque dans l'administratiou de ses biens, ses prérogatives égalaient celles du souverain. Gomme celles du souverain, les terres ecclésiastiques étaient, au point de vue administratif et judiciaire, entièrement indépendantes des autorités locales, — sauf en ce qui concernait certaines affaires criminelles, vol, meurtre,