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NEGOCIATIONS POUR LA PAIX

qui lui fut adressé à ce moment par le roi en indique suffisamment la raison : la méfiance y parait à chaque lig^ne. Non sans amertume, le souverain y met en opposition l'attachement séculaire témoig^né par la Polojjne au Saint-Sièg^e avec le zèle inopinément manifesté par le lé^^at pontifical pour les intérêts d'un tiers que rien ne semblait recommander à pareille faveur.

L'équivoque sur laquelle reposait la mission du jésuite le condamnait fatalement à cette disg^ràce ; elle voulait que, même en décevant les espérances d'un des adversaires, il restât suspect à l'autre, et son rôle devait s'en ressentir jusqu'à la fin. Tout au longf des nég^ociations poursuivies à lam- Zapolski, du 13 décembre 1581 au 15 janvier 1582, les Moscovites l'accusant de faire cause commune avec les Polonais. Zamoyski allait le traiter de « sycophante " et de ^ traitre •> et. mettant en doute jusqu'à la sincérité de son zèle en matière de religion, le montrer <i plus préoccupé de combinaisons politiques que des hiérarchies célestes » .

LA TRÊVE Dli lAM-ZAPOI.SKI

J'épargnerai à mes lecteurs le détail de ces négociations, en les renvoyant à l'étude si approfondie et si savante du Père Pierlingf (la Russie et le Sainl-Sièfje, II, 115 et suiv.j, où je n'aurai à relever que quelques erreurs de jugement, très explicables de la part de Téminent historien. Village presque en ruines dans un pays ravagé, lam-Zapolski se trouva à peine suffisant pour loger les Polonais avec leur nombreuse suite. Les Moscovites cherchèrent donc un abri dans le voisinage, à Kiverova-Gora, et, comme le médiateur y élut aussi domicile en une cabane enfumée, le siège du congrès se trouva transporté là en réalité. Sous cet humble toit, entre un autel improvisé et un brasero, dont la fumée n'avant pas d'autre issue s'échappait par les fenêtres, et, à la fin de chaque

séance, donnait aux négociateurs Fapparence d'un groupe de ramoneurs, s'agitèrent et se décidèrent les destinées de deux grands empires.

Suivant la tradition, l'espèce de protocole établi entre les deux pays, on commença, de part et d'autre, par formuler des prétentions extravagantes. Possevino y fut d abord et assez longtemps trompé. En sondant les Moscovites, il se persuada que l'abandon par les Polonais de quelques villes livoniennes était une condition sine quà non de la paix. Aussitôt, il porta ses efforts sur ce point, et, croyant servir les uns, il fit le jeu des autres. Au fond, les uns et les autres se gardant de lui confier leur dernier mot, il jouait à colin-maillard. Du côté polonais d ailleurs, après des hésitations et des tâtonnements inévitables, le dernier mot ne se trouva arrêté et précisé que dans la seconde moitié de décembre. Le Père Pierling a eu certainement tort d'accuser Zamoyski de duplicité à ce propos, comme aussi de supposer un désaccord entre le roi de Pologne et son chancelier ou entre celui-ci et les plénipotentiaires polonais. Le savant historien s'est fié, semble-t-il, au résumé russe, souvent inexact, des documents polonais publiés par Kojalowicz. Zamoyski était l'homme du roi, et sa double qualité de grand général et de grand chancelier faisait que les négociateurs qu'il avait choisis ne pouvaient être que des hommes à lui. A la mi-décembre, Possevino se trouva en possession d une lettre de Zamoyski contenant un refus absolu de céder quoi que ce fût en Livonie. Quelques jours plus tard, le 20 décembre, un courrier du grand chancelier apporta aux plénipotentiaires polonais un autre message qui admettait l'abandon de trois villes livoniennes précédemment réclamées par les Moscovites. Surprise et grand embarras du jésuite. Le fait n était cependant que très naturel : entre les deux dates^ Zamoyski avait changé d'avis. Sa lettre à Possevino est du 13 décembre 1581, et, ce même jour, il écrivait au roi dans le même sens : pas de concessions au sujet de la Livonie. Làdessus, le 16 déceuibre. étaient arrivées de mauvaises nouvelles : les Suédois faisaient des progrès continuels en Livonie,

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un approvisionnement de poudres impatiemment attendu subissait des retards. Le lendemain, le grand chancelier se décidait à modifier ses dernières instructions; il indiquait aux plénipotentiaires trois nouvelles bases d'accommodement possible et l'une d'elles comportait la concession susmentionnée. Le peu de valeur des villes en question permettait d'en faire •le sacrifice, et Bathory y avait consenti : Zamoyski mentionne le fait dans sa lettre au roi du 26 décembre 1581. Donc, pas de désaccord de ce côté. Quant aux objections ou même aux reproches imaginés par le Père Pierlingf de la part des ])lénipotentiaires polonais, l'historien d'hier a partagé la mystification dont le médiateur de 1581 fut victime. Le grand chancelier aurait du assurément mettre Possevino au courant; mais le mot d'ordre général, côté des Polonais, était de tenir à l'écart cet arbitre qu'on subissait par égard pour le pape, mais dont on se serait volontiers passé. Zbaraski et Radziwill jugèrent en outre à propos de renchérir encore sur leur chef: ils déclarèrent au légat que, jugeant excessives les concessions auxquelles se prétait Zamoyski , ils n'en tiendraient pas compte jusqu'à nouvel ordre, et ils écrivirent à Zamovski — la lettre, datée du 21 décembre, nous a été conservée — que " ce n'était que pour tromper le jésuite » . Le procédé manquait encore de correction ; mais les trois villes livoniennes ne devaient être accordées qu à la dernière extrémité, et seulement si les deux autres moyens d'arrangement suggérés en même temps ne suffisaient pas ; il s'agissait donc d'un secret diplomatique; or, en faire confidence à Possevino c'était, aux yeux des plénipotentiaires polonais, le livrer aux Moscovites. Zamoyski, lui-même, en jugeait ainsi, car il approuva la conduite de ses subordonnés (lettre du 27 décembre), et si, dans sa correspondance avec Bathorv, il parlait en termes peu flatteurs du « bon pasteur des Moscovites cherchant à convertir les loups en brebis» , il n'avait nullement besoin, comme le Père Pierling l'a supposé, d'engager le roi à ne pas initier le légat aux mystères de la négociation en cours : le conseil eut été superflu. (Recueil de Kojalowicz, 1807. j). ;^î)() et suiv.)

Cette nég^ociation menaça d ailleurs de traîner encore. Les plénipotentiaires moscovites n'étaient pas pressés. S'accommodant mieux que les Polonais de leur installation rustique, s'entendant mieux à l'approvisionner, ils en tiraient accessoirement parti avec l'esprit ingénieux de leur race : ils convertissaient ce campement en foire, et s'y livraient, entre deux séances, à un trafic profitable. Toujours aussi ils espéraient que les rigueurs de l'hiver rendraient leurs adversaires plus accommodants. Zamoyski se chargea de les détromper, et, en définitive, mieux que l'éloquence de Possevino, le sabre polonais devait vaincre les dernières résistances.

En épuisant tous les moyens pour venir à bout des défenseurs héroïques de Pskov, le grand général en trouva d'assez blâmables. L histoire de certaine machine infernale traîtreusement introduite dans la ville est assez obscure. Zamoyski aurait laissé préparer une boîte remplie de poudre et de projectiles qu'un prisonnier moscovite se serait chargé de remettre à l'un des Ghouïski. Les historiens polonais parlent à ce propos d'une violation du droit des gens dont les assiégés s'étaient antérieurement rendus coupables en tirant sur des parlementaires, ou encore d'un guet-apens dans lequel Ghouïski aurait attiré Zamoyski en le provoquant à un combat singulier. L'excuse n'est pas suffisante et la provocation semble avoir été postérieure à l'envoi de l'engin qui, d'ailleurs, ne produisit aucun effet meurtrier. Très mal inspiré en cette occasion, le grand général le fut mieux à quelques jours de là. Le 4 janvier 1582, usant d'une ruse de guerre plus licite, faisant semblant de se mal garder, il réussit à provoquer une sortie en masse de la garnison et lui ménagea un accueil terrible. Ecrivant ensuite aux plénipotentiaires polonais pour les presser d'en finir, Zamoyski eut beau affirmer que son armée ne pouvait plus tenir au delà de huit jours. Il venait de prouver le contraire, et les plénipotentiaires mos covites n'y furent pas trompés. A la nouvelle de levé nement, comme Ivan leur envoyait en môme temps des instructions dans le sens le plus conciliant, lâchant la Li-

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vonie, ils ne disputèrent plus que sur des questions de détail. Possevino en soulevait une en s obstinant à faire comprendre dans le traité la Suède qui ne voulait ni de sa médiation ni de la paix, et à laquelle Polonais et Moscovites avaient également des comptes à demander. Il dut renoncer à avoir satisfaction sur ce point; mais les conquêtes suédoises en Livonie suscitaient une autre difficulté : les Moscovites observaient avec raison qu'ils ne pouvaient céder, en ce pays, ce qui ne leur appartenait plus. Après force discussions nouvelles, les Polonais réservant leurs droits contre les tiers belligérants, on s'arrêta au parti d'énumérer une à une les placée abandonnées par les Moscovites. Sur la frontière du nordouest, on eut recours à un partage : située sur la rive gaucbe de la Dvina et rentrant dans le système des villes qui passaient à la Pologne, Viélije lui fut adjugée ; avant-poste des provinces moscovites à l'entrée de la vallée de la Viélikaïa, Siebièje, au contraire, dut être restituée à ses anciens maîtres. Restait la question des titres. Ivan ne voulait pas seulement être désigné comme tsar dans le traité ; il tenait à rester au moins nominalement souverain de la Livonie . Donner et retenir ne vaut, objectaient les Polonais, et que signifiait ce nouveau titre de tsa?-? Tsar, à la mode des anciens maîtres tatars de Kazan et d'Astrakhan, c'était trop peu pour le maître de Moscou, et, s'il s'agissaitde traduire J^a?- par César, c'était trop. Le vrai et seul César moderne reconnu par l'Europe, l'empereur, pouvait trouver à y redire. Cette derrière querelle était déjà ancienne, nous le savons, et Zamoyski n'y attachait aucune importance, parlant à ce propos d'un gentilhomme facétieux qui, à Varsovie, se faisait appeler ù roi de ^ Zakharansk » , sans qu'on y vit autre chose qu'une matière à .« quolibets. On avait toujours la ressource, maintes fois utilisée, ^ d'une rédaction en partie double. L'écueil n'en était pas un; mais, ignorant les précédents, Possevino fit une montagne de ce caillou. Tout en rectifiant les données historiques auxquelles les plénipotentiaires moscovites faisaient appel et en essayant de leur prouver qu'étant morts cinq siècles aupa-

ravant, les empereurs Arcadius et Honorius n'avaient pu conférer le titre impérial au {jrand Kniaz Vladimir, il ne laissait pas d'insinuer que la source des honneurs jaillissait à Rome et de rappeler le couronnement de Gharlemagne par un des prédécesseurs de Grégoire XIII. On perdit beaucoup de temps avant d'arriver au compromis usuel. Après quoi, le jésuite provoqua , lui premier cette fois , un nouveau et dernier débat.

Sans que les Polonais y fussent pour quelque chose — le Père Pierlingf a été certainement trompé à cet égard par une erreur de traduction — le légat prétendit fîg^urer au traité comme signataire, ou du moins que mention y fût faite de sa participation. Leurs instructions ne prévovant pas le cas, les plénipotentiaires moscovites opposèrent un refus catégorique à cette demande. Perdant alors patience, le jésuite oublia toute mesure. Pour donner le changée sur le véritable motif de son courroux, il se rejeta sur un artifice de rédaction par lequel, en dérog^ation au principe adopté, Eletski et Olfériev voulaient faire comprendre la Gourlande et Riga parmi les villes et territoires cédés par le tsar, ce qui, dans leur pensée, aurait créé un titre au profit de leur maître. Là-dessus, le médiateur menaça de tout rompre. " Vous êtes là pour voler et non pour négocier, cria-t-il aux Moscovites; sortez dici, allez-vous-en! " Les plénipotentiaires demeurant impassibles, la colère du légat augmenta. La minute du traité était aux mains d Olfériev; il la lui arracha, la jeta dehors, puis empoigfnant le diplomate interdit par les boutons de sa pelisse et le secouant rudement, il le mit à la porte et poussa derrière lui ses compagnons.

On dut en passer par où il voulait, et, le 15 janvier 1582, les sig^natures furent échangées. Au point de vue purement diplomatique, non sans que Possevino y eût aidé, l'avantagée restait aux Moscovites : se maintenant à jieu près sur les positions prises dès le début du congrès, ils n'abandonnaient que ce que le tsar avait sacrifié déjà trois mois auparavant. Mais le sacrifice était grand : après vingt ans d efforts déjà, sem-

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