LA TREVE
blait-il, couronnés de succès, la Moscovie se retrouvait séparée de la Baltique et de l'Europe. Un double résultat cependant demeurait, sans qu'elle s'en doutât peut-être, acquis à son bénéfice dans cette même Livonie, à laquelle elle devait renoncer pour le moment : l'ordre teutonique y était détruit, c'est-à-dire la g^arnison que 1 Allemagne tenait dans la province et un conflit était préparé entre la Pologne et la Suède, c'est-à-dire un avenir gros dorag^es, où, s'épuisant dans une lutte acharnée, les deux pays allaient assurer à l'adversaire commun une double et profitable revanche.
La possession bien qu éphémère de la côte livonienne laissait, d'autre part, dès à présent, au foyer moscovite une trace durable et d'une importance considérable pour le développement du pays : elle y avait introduit une masse d'éléments étrangers définitivement incorporés et absorbés, le noyau de cette colonie allemande qui devait jouer dans l'empire des tsars un rôle si grand et dont l'influence civilisatrice ne saurait être nié.
Enfin, on n avait pas signé la paix: rien qu'une trêve de dix ans. Conformément aux précédents, certains litiges écartés du débat et laissés en suspens, comme le droit théorique à la possession disputée de tous les pays russo-lithuaniens, s'opposaient à un accord définitif. Or, en occupant la ville et la province de Derpt, maintenant acquises à la Pologne, les vainqueurs furent frappés par les témoignages que les vaincus y laissaient de leur puissance, de leur esprit d'organisation et d'une supériorité militaire tout au moins, à laquelle il n'avait manqué sans doute (jue le génie d'un Bathory pour mieux se faire valoir, u Nous nous étonnâmes tous, écrivit l'abbé Piotrowski, en trouvant dans chaque fort une quantité de canons, inie abondance de poudre et de balles, plus que nous no pourrions en ramasser dans notre pavs entier. » Et il ajoutait : « C'est comme un petit royaume que nous avons gagné; je doute que nous sachions en faire quelque chose. » En dépit de l'esprit de dénigrement dont le journal de l'abbé porte a marque constante, ces impressions traduisaient une paît
de vérité, dont Thistoire devait déduire les conséquences. Aux murs restaurés du château de Riga, au portail de l'égalise de Wenden, des insciiptions latines exprimèrent ainsi qu il suit le sens de 1 événement qui s'accomplissait :
Devicto Moscho
Prisca religio Riyam renovato vigere Cœperat in templo
Et encore :
Hœresis et Moschi postqiiain devictci potestas Livonidum primus pastor ovile rego.
Les Livoniens y virent la preuve que la victoire de Bathurv était surtout celle du catholicisme — et des jésuites, marchant partout sur les talons des vainqueurs. Le nouveau gouvernement polonais eut à se ressentir de cette autre impression.
Quant à Possevino, ce qui lui importait surtout dans le même événement — c'était la forme du traité. L autorité du pape s'y trouvait hautement affirmée, n de façon que tout paraissait s être fait en son nom » . Le légat s'en vantait du moins en écrivant au cardinal de Gome, et, en dépit de ses démêlés avec les plénipotentiaires moscovites, il avait hâte de poursuivre, au Kremlmême, laviintage ainsi obtenu. Remettre sur le tapis la ligue anti-ottomane puisqu'elle servait de prétexte à lintervention du Saint-Siège; aborder la question de la réunion des deux Églises, puisqu'il avait été convenu qu'on en parlerait après la paix, mais surtout et sans se faire de grandes illusions sur ces deux parties du programme; continuer le rôle de médiateur; s'entremettre au sujet des difficultés que pouvait soulever le traité de lam-Zapolski ; essayer encore de prendre en main les affaires suédoises, paraître toujours ou faire paraître le pape comme le grand arbitre accepté des deux côtés, tel semble avoir été le plan du jésuite. Les circonstances voulaient que ce plan correspondit assez
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bien à l'état d esprit dans lequel on se trouvait à Moscou. Quelque déception qu'on y eut éprouvée au sujet de Y autorité pontificale, celle-ci pouvait servir à masquer, dans une certaine mesure, l'humiliation de la défaite, et, pour sauver les dehors, il était bon que le mandataire du pape parût en effet avoir fait les affaires du tsar et continuât à semployer de même façon. Possevino allait donc être le bienvenu à la cour du Terrible.