POSSEVINO A MOSCOU
On connaît les termes historiques du problème religieux dont la solution devait, ostensiblement, être l'objet principal de ce voyajje. Préparée dès le septième siècle parle patriarche de Constantinople, Jean le Jeûneur, qui s'attribuait le titre d " évéque universel » , puis par le concile in Trullo ou Quiniscvte de 690 établissant le mariage des prêtres, la séparation des deux Ég^lises avait été consommée au neuvième siècle. A ce moment, pendant et après sa lutte avec les iconoclastes, rE2;lise g^recque arrivait à son apojée de g^loire et d épanouissement extérieur ; elle voyait sortir de son sein une pléiade de docteurs, de saints et de poètes et se trouvait appelée à la {grande œuvre de l'évangélisation des peuples slaves. Poussant à l'extrême le principe posé par ses prédécesseurs, que la chute de l'empire romain entraînait la ruine de la souveraineté spirituelle attachée à ses destinés, Photius réalisa le schisme. Rétablie ensuite pour un court espace de temps et de façon précaire, 1 unité fut définitivement rompue en 1054 par Michel Cerulaire. Les efforts pour la restaurer se multiplièrent à partir du treizième siècle, le concile de Florence ^1439) ne faisant que reprendre la tentative du concile de Lyon 1274). En 1518, contrairement à sa politique constante, la Pologne elle-même semble avoir favorisé un nouvel essai. ^Fiedler, Ein Versuchder Vereinigung Silziingsberichte
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der K. K. Akademie in Wien, vol. 40, 1862.) Mais, déjà établie et se fortifiant à Moscou, lidée de la ti-oisième Ro)ne suscitait à ces entreprises un obstacle imprévu. Un médecin du grand-duc Vassili, Nicolas Boulew ou Lueo, dit Niémtchinc. avait beau, à la cour même du souverain, exercer une propagande active dans ce sens, en polémisant avec Maxime le Grec et avec un moine de Pskov, Filofeï; en fait de prosé- Ivtes par lui gagnés, nous ne connaissons que le boïar Fédor Karpov et im ihoumène dont le nom a échappé à l'histoire.
Le pontificat de Grégoire XIII (1572-1585) ne parais^^ait nullement destiné à mieux favoriser a cet égard les revendications de rÉglise romaine. Si, en effet, son habile activité s'emplovait avec succès à armer le roi d'Espagne contre la rovale hérétique d'Angleterre et à soutenir dans ses efforts de restauration la maison bavaroise des Wittelsbach, ces Guise allemands, elle n'effaçait pas devant le monde des dissidents la flétrissure mise sur le catholicisme par le gouvernement d'Albe aux Pays-Bas, parla Saint-Barthélémy, parles horreurs de l'Inquisition, et surtout par les scandales propres de la papauté, cause directe de la Réforme. C était à la Rome politique et non à la Rome religieuse quivan avait adressé son premier envoyé et c était encore le représentant de cette même puissance profane, le diplomate et non 1 apôtre, qu'il se disposait à recevoir en la personne de Possevino.
Le jésuite arriva à Moscou le 14 février 1582. Il trouva la cour en deuil et le tsar plongé dans la tristesse par un événement tragique qui, à lui seul, eût dû exclure toute communion d'idées et de sentiments entre le prêtre et son hôte couronné, si les intérêts moraux seuls avaient été enjeu entre eux. Dans un mouvement de colère, le Terrible venait de tuer son fils aine. J'aurai à revenir sur ce sombre épisode. Mais il s'agissait bien de morale ! La ligue anti-ottomane allait elle-mêuio être promptement mise de côté. Pour faire face à Bathory, Ivan avait été obligé de négocier une trêve avec le khan de Crimée; il se déclarait prêt à la rom{)rc et à s'armer contre le
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Turc, mais seulement après que le pape se serait concerté avec le Saint-Empire, la France, 1 Espa<jne, Venise, lAngleterre, le Danemark et la Suède et qu il aurait enjjajjé ces puissances^ à envoyer des ambassadeurs à Moscou pour un arranjjement définitif! Le tsar raillait évidemment, tout en offrant aussi d expédier à Rome non plus un simple courrier, mais un ambassadeur de marque. Il tenait à conserver la belle relation qu il venait d acquérir.
L'accommodement avec la Suède fut également écarté : ce n'était pas pour traiter avec Jean que le tsar avait consenti à livrer la Livonie à Bathory. Doucement, mais avec fermeté, Ivan déblaya le terrain en réduisant les bons offices de Possevino aux seules affaires qui restassent à ré<jler avec la Pologfne : délimitation des frontières ou échanjje des prisonniers. En même temps, quelque g^oiit qu'il eut pour la dispute, il essayait d esquiver une entrée en matière sur la question relig^ieuse. Le débat risquait de prendre une tournure offensante pour le pape, répétait-il. Le 21 février, au cours d'une audience consacrée aux intérêts profanes, comme Possevino sollicitait un entretien particulier pour aborder ^ la grande affaire » , le tsar imagina une autre défaite : il n avait aucune compétence personnelle pour une discussion de ce genre. Mais, le jésuite insistant et demandant à communiquer ses propositions par écrit, Ivan jugea sans doute que mieux valait en finir. Peut-être aussi ses instincts de polémiste Temportèrent-ils sur ses répugnances.
Par un artifice de rédaction, auquel il s'est sans doute laissé prendre lui-même, le Père Pierling a supposé un colloque préparé d'avance, comme pour Rokita. et entouré d un appareil solennel. Les dates et les textes mêmes indiqués par le ■lavant historien ne permettent de voir rien de semblable. iVest tout à fait à limproviste, et le détail a quelque importance ; c'est en cette même séance consacrée d'abord à de tous autres sujets, et en l'absence des représentants du clergé, dont la présence eût été indispensable pour donner à la discussion un caractère sérieux, que le tsar s'est décidé à vider
ce débat, ou plutôt à couper court aux importunités dont il se trouvait obsédé à son occasion. Il n'a pas manqué même d'insister sur l'inutilité dune controverse engag:ée dans ces conditions. Mais enfin, puisque le jésuite y tenait, on allait s expliquer sur-le-champ. (Documents diplomatiques, 1851-1871, X, 247 et suiv.)
Possevino fit aussitôt étalage des arguments les plus séduisants comme aussi des précautions oratoires les plus adroites. Il ne s'agissait pas de rompre avec l'Église grecque, l'antique et vénérable Eglise des Athanase, des Ghrysostome et des Basile, à laquelle Rome se sentait attachée par des liens indissolubles, mais bien de restaurer une unité que seul l'abandon des anciennes traditions avait compromise : œuvre réparatrice, qui serait en même temps un acheminement certain à la création d'un nouvel empire d'Orient, dont le tsar, nouveau Charlemagne couronné par le pape, pourrait être le chef. C était, de la part du jésuite, mal connaître le redoutable antagoniste auquel il s'adressait. Avec son aplomb, sa verve et ses ressources d'érudition fantaisiste, Ivan eut vite fait de renverser le prestigieux échafaudage avec lequel lorateur romain pensait l'éblouir. « Que lui parlait-on de Byzance et des Grecs? La religion grecque s'appelait ainsi parce que, bien avant la naissance du Christ, le roi David avait prédit que l'Ethiopie aurait les prémices des divines miséricordes et lÉthiopie, c'était Byzance. Mais lui, Ivan, ne se souciait ni de Byzance ni des Grecs. Sa religion n'était pas celle des Grecs, mais celle du Christ, la seule vraie. Et que lui parlait-on encore d'union traditionnelle avec des gens qui, contrairement à toutes les traditions, se coupaient la barbe ! »
Possevino crut tenir une réplique triomphante : le menton de Grégoire XIII s'ornait d'une barbe magnifique.
— Et toi-même? riposta le tsar en indiquant le visage glabre du légat.
D'après le procès-verbal de la séance rédigé à Moscou, Possevino, dont le récit est muet sur ce point, se serait avisé d'attribuer à une cause naturelle cette absence d'appendice