LES STROGANOV
le district d'Oustougf, au nord de Viatka. On dispute encore sur la condition sociale et juridique de cette famille. La tradition rattache ses membres à la souche patricienne des Dobrynine. Historiquement, cependant, elle parait avoir été comprise dans la classe des marchands ou des cultivateurs, entre lesquels le droit moscovite du seizième siècle ne faisait pas de distinction. (V. SerguiéiÉvitch, Leçons sur l'histoire du droit russe, Pétersb., 1883, p. 622, et Tyjnov, Recueil sibérien, 1887, p. 119.) Illi vivunt sua negotiatione, dit en parlant des Stroganov l'auteur inconnu de Y Historia de Siberia (1681). Ce n étaient ni des boiars ni des ii hommes de service " . Sur les immenses domaines constituant leur patrimoine au seizième siècle, ils jouissaient cependant de privilèjjes très exceptionnels : exerçant le droit de haute et basse justice, ils ne relevaient eux-mêmes que de la juridiction du tsar; ils bâtissaient des villes et construisaient des forteresses, avec l'autorisation du souverain, cela est vrai, pour chaque construction nouvelle ; ils possédaient une armée et une fonderie de canons ; ils faisaient la guerre aux princes sibériens et commerçaient avec les peuples d'Asie sans acquitter d impôts. Marchands et cultivateurs, oui, mais d'une espèce particulière ; car si, dans le code d'Alexis, on les voit assimilés aux gosti, marchands de premier rang', il y a assimilation et non confusion. Au chapitre des indemnités dues pour certaines offenses le même taux est appliqué aux gosii et aux Stroganov, nominativement désig^nés. On a pu donc prétendre, avec une apparence de raison, que la famille formait à elle seule une classe sociale distincte.
En 1558, Grégoire Anikiév Stroganov demanda à Ivan la concession de 106 verstes carrées de terrains s'étendant audessus de Perm sur les rives de la Kama : il voulait y bâtir un fort contre les Tatars, défricher le sol, créer des pâturages, établir des salines. La demande fut agréée, le tsar accordant au concessionnaire une franchise entière d'impôts pour vingt ans, et se réservant seulement les mines d'argent, de cuivre ou d'étain qui pourraient être découvertes en cet endroit.
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C'étaient les conditions usuelles de ce genre de faveurs, dont les souverains de Moscou se montraient prodigues, saut en ce qui concerne le droit de disposer d'une force armée. Leur système politique répugnait sur ce point à tout partage d'attributions; mais, sur la frontière sibérienne, nécessité faisait loi. Stroganov bâtit le fort sur la rivière Piskorka et l'appela Kankor. En 1564, il sollicita et obtint la permission d'en construire un autre à 20 verstes plus loin, sur lOrel, et ce fut Kergedan. En 1566, sur la demande de la puissante famille, ses établissements furent compris dans YOpritchuina, et, en 1568, ils reçurent un nouvel et considérable agrandissement. Mais, ainsi étendues, ses possessions eurent à souffrir des attaques incessantes de la part des Tcheremisses, Bachkirs et autres peuplades sauvages du voisinage. Mis au courant, Ivan engagea les colonisateurs à armer des cosaques et des ostiaks en nombre suffisant pour réprimer ces agressions. Poursuivant les agresseurs, les cosaques ne tardèrent pas à franchir rOural, et ce fut le commencement d'une légendaire épopée. A ce moment avait apparu, en Sibérie, un khanat tatar fondé, croit-on, par la famille des Taïbougi qui, en hostilité avec une des familles régnantes, s'était séparée d'elle et travaillait à s'assujettir les domaines voisins des ostiaks et des bachkirs. La capitale de cet État s'appelait Sibir ou Isker. Koutclîoum, khan d'origine kirghizo-khaïsaque, y régnait depuis 1556, après avoir détrôné ladiger, l'ancien vassal d'Ivan. Inquiété par les progrès des Stroganov et soucieux de garder son indépendance, Koutchoum expédia son fils ou son neveu, le tsarévitch Makhmetkoul, pour attaquer les nouveaux établissements moscovites. Les hostilités se poursuivirent jusqu'en 1582 et engagèrent Ivan à augmenter encore les concessions et les pouvoirs accordés aux deux frères, Grégoire et Jacques Stroganov. Les rives du Tobol et de ses affluents au delà de l'Oural leur furent attribuées. Entre 1574 et 1571), l'héritage de cette puissance énorme et des charges qui la grevaient passa, par la mort de ses détenteurs, à un troisième frère, Simon Anikiév, et à ses deux neveux, Maxime lakovle-
APPEL AUX COSAQCES 473
vitch et Nikita Grig^oriévitch, qui, pour faire face à une situation périlleuse, eurent recours à un expédient hasardeux. Les campements fstaniizyj cosaques des rives du Don servaient, comme je l'ai indiqué déjà, de lieu de réunion et de repaire à une population d'outlaws se recrutant sur tonte l'étendue de lempire moscovite, mi-g^uerriers mi-bri<jands, échappés de la } otence pour la |)lupart et sen souvcn-int j)our ne craindre ni h tsar, ni Dieu, ni le diable. Portées à cette adresse, des offres (l'enrôlement accompagnées de largesses amenèi-ent sur les bords de la Kama, avec une troupe de hardis compag^ions, 1 homme qui passe aujourd hui encore pour le conquérant de la Sibérie et qui n"a été que le héros, accidentellement plus g^lorieux, d'un épisode entre mille, parmi ceux qui, mettant parfois la force brutale au service des prog^rès incessants et plus sûrs de la civilisation, ont assuré, dans le far-east asiatique, la domination moscovite. La léj-jende a de ces caprices.
LES COSAQUICS
Les cosaques faisaient partie intéf^rante de la population moscovite dans toute l'étendue de l'empire. Ou\ r!': > nomades, ag^ricoles ou industriels dans les provinces du ^ord, l'état de guerre, perpétué dans la zone méridionale, les convertissait plus g^énéralement en soldats. Communément, cependant, on donnait ce nom g^énérique aux vag^abonds de toute espèce, cultivateurs ici, hommes de gfuerre ailleurs, travailleurs paisibles à l'occasion et bandits à leur heure. Le nom est d'ori- ,'pne tatare et indiquait primitivement un paysan sans attaches de lieu ou de personne, puis plus particulièrement un soldat recruté parmi ces nomades. En quête d un idéal de vie heureuse, ces insoumis éternels allaient où les portait leur fantaisie, les uns fuyant dans le steppe lointain et y formant des confréries militaires, les autres demeurant au lieu de leur
naissance et y organisant des bandes, dont le vol à main armée était l'occupation la plus habituelle. A ces derniers, la nomenclature officielle attribuait le nom de cosaques-voleurs fvorovskiié) .
Le caractère géographique et ethnographique de l'ancienne Russie, l'absence de limites strictement définies et de provinces historiquement circonscrites voulaient que cet élément mobile, dépendant nominalement de FÉtat mais usant en fait d'une indépendance presque absolue, formât l'avantgarde du mouvement colonisateur. Sous Vassili, les cosaques de Riazan avaient ainsi cherché et trouvé la route du Don ; sous son successeur, ils s'étaient établis sur les deux rives du fleuve, redoutables bientôt aux Tatars de Grimée et d'Azov comme aussi aux Nogaïs. L'Ukraine du Nord leur apporta d'abord un contingent d'intrépides compagnons recrutés parmi les Siévrouki, dont le courage était proverbial; puis, l'établissement exerça sa force d'attraction de tous les côtés : cosaques des villes et cosaques des campagnes, après avoir commis quelque méfait, couraient à ce lieu de refuge commun. Le repaire ne laissa pas de donner des embarras à Ivan : exposés à des attaques continuelles, les Tatars se plaignaient, et le Terrible était réduit à plaider son impuissance ; il ne parvenait pas à avoir raison de tous les « brigands » . Mais, entre deux incursions sur le territoire de la Horde, les « brigands » prenaient volontiers le chemin du Volga, et, convertis en pirates, montés sur leurs tchaïki rapides, attaquaient les marchands russes. Les troupes du tsar intervenaient alors, organisaient des campagnes en règle.
C'est pourtant avec la permission du souverain qu'en 1579 les Stroganov engagèrent à leur service une bande de ces mécréants, six cent quarante hommes commandés par deux chefs principaux. L'un d'eux, Ivan Koltso, avait encouru précédemment une condamnation à mort; l'autre possédait vraisemblablement aussi une conscience lourde et un dossier judiciaire passablement chargé : il s'appelait Ermak Timofiéiévitch.
ERMAK *75
On n'est pas d'accord encore sur l'origine de ce nom devenu si populaire : les uns y devinent une corruption d'Ermolaï ou de Herman, les autres un sobriquet rappelant les humbles services auxquels le héros se serait précédemment employé en préparant le kacha dans quelque staniisa. Dans le parler du Volga, ermak veut dire une meule à bras. M. ^sikitski a cependant retrouvé le nom, avec le diminutit Ei-macliLo, dans les registres de la population de Novgorod, où ils paraissent avoir été usuels.
Le 1" septeembre 1581, renforcée par un détachement de soldats que les Stroganov empruntèrent aux garnisons de leurs forteresses, Russes et Lithuaniens, Tatars et Allemands, portée ainsi à huit cent quarante hommes et mise sous le commandement d'Ermak, la petite troupe se mit en route pour franchir l'Oural sur les traces de vingt autres expéditions dirigées du même côté, et attaquer Koutchoum dans ses foyers. Ce même jour, une bande de guerriers sauvages, réunis par le prince tatar de Pelym, fit irruption dans la province de Perm, où le voiévode se trouva débordé. Gomme il demandait du renfort aux Stroganov, ceux-ci durent s'excuser sur le dénùment où les laissait le départ d'Ermak. Le voiévode adressa une plainte à Moscou, et on y était si peu disposé à considérer comme décisive ou même exceptionnelle cette nouvelle campagne transouralienne que le Terrible taxa les Stroganov de trahison et envoya à Perm un ordre d'après lequel Ermak et ses compagnons devaient y être ramenés dans le plus bref délai. Cet ordre ne put être exécuté : Ermak était déjà loin.
ERMAK EN SIBÉRIE
Envoyé au-devant des envahisseurs, Makhmetkoul les rencontra sur les bords du Tobol et fut pris d'épouvante à la vue de r « arc qui fume et qui tonne » : il n'avait pas encore fait
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rexpérience des armes à feu. Sa déroute fut complète. Sur l'Irtych, Ermak battit Koutchoum lui-même, et, en octobre, s'empara de la capitale abandonnée par le khan. Il y passa l'hiver. Au printemps, ses cosaques capturèrent Makhmetkoul et l'été fut employé par eux à occuper et à assujettir les petites villes et les ouloiissy tatars sur 1 Irtych et sur l'Ob. Après quoi, Ermak songea à donner de ses nouvelles aux Stro^janov et au tsar lui-même, auquel il ne craignit pas d'adresser Koltso en personne, le condamné qu'un bourreau attendait sur l'échafaud.
Il eut raison de penser que le souverain serait désarmé. En effet, Koltso ne fut même pas interrogé au sujet de son passé, et, avec des compliments, Ermak reçut une somme d'argent considérable, à laquelle, d'après la légende, Ivan ajouta des présents magnifiques : deux cuirasses richement ornées, une coupe en argent et une pelisse retirée de ses propres épaules. En même temps, le tsar chargeait deux de ses voiévodes, le prince Simon Bolkhovski et Ivan Gloukhov, de prendre possession en son nom des territoires conquis sur Koutchoum. C'était l'ordre usuel des choses : on lançait les cosaques en avant; battus, on les désavouait en les traitant de " brigands » ; vainqueurs, on prenait leur victoire à son compte.
Le Terrible n'eut pas le temps, cette fois, d'apprendre la destinée de ses envoyés ni la fin tragique de l'entreprise où Ermak venait de gagner l'immortalité. En août 1584, le vaillant chef succomba sur les bords de l'Irtych au milieu d'une surprise nocturne dont les détails ne sont pas connus. La légende veut que, essayant de traverser le fleuve à la nage, il ait été entraîné par le poids de sa cuirasse : don fatal du tsar. Les Tatars auraient reconnu son cadavre à cette armure, où êtincelait un aigle en or. Ils le placèrent sur un échafaud et s'en servirent comme d'une cible pendant six semaines. Cependant, les oiseaux do j)roie voltigeaient en nuées immenses au-dessus de la glorieuse dépouille sans oser y touclicr; des visions terrifiantes se produisaient autour d'elle; si bien qu'effrayés les Tatars se décidèrent à faire au héros de
MORT D'EHMAK 477
mag^nifiques funérailles, où trente bœufs furent immolés et mangés. Mais, sur les cendres de l'héroïque soldat, des prodig^es éclatèrent encore; une colonne de feu se dressa, et alors les prêtres musulmans prirent le parti d'enfouir ces débris et de cacher la tombe de façon à ce qu'on ne put la retrouver jamais.
L'histoire sait seulement que Bolkhovski avait été emporté précédemment par une maladie, et qu'après la mort d'Ermak le second envoyé dut battre en retraite du côté de la Piétchora. Gomme résultat immédiat, cette expédition ressemblait donc à ses devancières. Et, cependant, quelque chose de nouveau s'était passé. Un nom plus sonore ou un geste plus énergique avait séduit l'imagination populaire, et, dans la longue suite d'efforts renouvelés d'année en année, dans la foule d'obscurs héros sur les traces desquels Ermak venait de marcher, la légende avait fait son choix. Chanté par les bvlines, glorifié par un monument élevé à Tobolsk, vénéré par l'Église elle même presque à l'égal d'un saint, l'ancien bandit devait grandir dans une apothéose postliume jusqu'à devenir l'égal d'un Gortez ou d'un Christophe Colomb.
La légende est une puissance, car elle commande, dans une certaine mesure, à ces forces morales qui ont un rôle si décisif dans les destinées d'un peuple. Ainsi magnifié, il était inévitable qu'Ermak eût des émules et des vengeurs. En succombant au milieu de sa tache, il aurait pu d'ailleurs dire : Non omnis moriar. Il n'avait été qu'un instrument et, derrière lui, prêts à reprendre cette tache, à metttre en campagne de nouveaux soldats et à pousser, sous le couvert des u arcs fumants et tonnants » , le progrès incessant de leur pacifique labeur, restaient les vrais conquérants de la Sibérie : les Stroganov et leur armée d'industrieux colonisateurs.
Quand arriva à Moscou la nouvelle de la catastrophe qui arrêtait provisoirement, sur les bords de l'Irtych, la marche victorieuse des cosaques, Ivan n'était plus. Avant de raconter la fin douloureuse, et autrement mais non uioins tragique, du souverain, j'essaierai d'évcxpier, dans ses splendeurs, ses
bizarreries et ses épouvantes, le milieu étrangle, cour et intimité, où il a vécu (1) .
(1) L histoire de la conquête de la Sibérie reste à écrire. Les sources principales d'origine russe sont : la Chronique de Strogaiiov, éditée en 1821 par Spaski, qui a peut-être fait aux grands colonisateurs une part trop exclusive dans les résultats i Iitenus ; la Chronique d'Essipov que Niébolsine a suivie avec trop de confiance dans sa Conquête de la Sibérie, Pétersb., 1849, en réduisant à rien l'œuvre colonisatrice des Stroganov et en supposant qu'Ennak et ses compagnons ont agi spontanément. En essayant d'accorder les deux chroniques, Karamzine a fini cependant par suivre de préférence la première, qui a pour elle l'autorité des documents officiels. La chronique de Remezov, publiée en 1880 par la Commission archéographique, représente Ermak comme un simple brigand. — Parmi les sources étrangères, sont à consulter : Isaac Massa, Relatio de Siberia, dans le Recueil des voYacjes au J^'ord, Amsterdam, 1727, vol. VIII ; Witsen, la Tatarie du Nord-Est, ibid. Une autre Relatio de Siberia ou Historia de Sibiria, sams nom d'auteur, écrite en 1681, publiée en 1822 par Spaski dans le Messager de Sibérie, a été attribuée à Krijanitch parTyjnov, auteur d'une étude critique de ces sources étrangères, publiée en 1887 dans le Recueil sibérien. — Dans le domaine de l'historiographie, les ouvrages anciens de Miller. Fischer et Chichenko ne contiennent que des données très insuflisantes ou fausses. On consultera avec plus de fruit les études plus récentes de Zamyslovski Maïkov et Nikitski dans la Revue du ministère de l'Iiistr. publ., 1881 et 1882. Une adaptation artistique des chroniques a été tentée par Maikov dans Y Aurore, 1869. — Pour les Stroganov, la monographie d'Oustrialov, Pétersb., 1845, est sujette à caution. Comp. Tyjsov, loc. cit. — Pour la biographie d'Ermak. N.-V. Chliakov a apporté une contribution intéressante dans une esquisse publiée en 1901 ; Ermak en 1581. Pour la légende du héros, voir Oksenov, Ermak dans la poésie histoi'ique (Recueil sibérien, 1886^ . — Pour les relations antérieures de la Russie avec la Sibérie : Oksenov, les Relations de Novgorod avec la lougra (Recueil littéraire, l'étersb., 1885). — Pour les relations de la Russie avec les princes asiatiques du Nord pendant le règne d'Ivan : Slovt.-^ov, Aperçu historique de la Sibérie, Pétersb., 1886. Introduction; Finssov, la Situation des allogènes, Kazan, 1866; Ok.sknov, les Relations sur la Sibérie avant Ermak (Recueil sibérien, 1886) ; EciiEvsKi, la Colonisation russe des provinces du Nord-Est, OEuvres, III; Knoo- PEMNE, Courte esquisse historique de la colonisation de la province de Perm (Recueil de Perm, 1859^. Quelques documents dans \&s, Actes histor. Siippl., t. I, et dans le Recueil de dorimicnts et traités (Sobranié gossoudarstviénnykh gramot i dogovorovj, édit. Roumiantsov, Pét., 1819, II, 42.