LA COUR
La première impression de Chancellor à son arrivée à Moscou est un mélange d'étonnement admiratif et de déception. La ville lui paraît plus grande que Londres, cité et faubourgs, mais il y cherche en vain les splendeurs dont on lui avait parlé à Kholmogory. Le Kreml lui-même ne le surprend que par l'absence de tout ce qu'il s'attendait à y trouver. On l'introduit dans un édifice qu'il entend qualifier de « palais d'or » , et c'est presque une masure.
La célèbre enceinte offrait déjà alors à la vue cet entassement de petites choses formant un ensemble énorme qui lui donne aujourd'hui encore un cachet si particulier. Avec sa voûte basse reposant sur un seul pilier, la grande salle du palais se prêtait mal au déploiement des pompes qu'elle devait encadrer. Les ambassadeurs et les voyageurs de distinction étaient d'ailleurs reçus communément dans un autre bâtiment de proportions encore plus modestes. L'ameublement ici et là se montrait rare et rustique : des bancs et des escabeaux en bois blanc, nulle trace de confort; quelque luxe de tapis seulement, et, s'il faut en croire Maskiévitch, dont
les mémoires datent de 1594, un calorifère chauffant la ^^jl^rande salle et peut-être quelques-unes des pièces voisines.
Au seizième siècle, comme aujourd'hui, le Kreml est surtout une petite ville d'églises : église de l'Annonciation, la plus proche du palais, où le tsar assiste journellement aux offices ; église de l'Assomption, cathédrale où officie le Métropolite, où les souverains se font couronner et où ils entendent la messe les jours de grandes fêtes; église de l'Archange-Saint- Michel, où sont les tombeaux de la famille régnante et où alors, comme aujourd'hui, la cire des cierges s'égoutte en taches crasseuses sur les draps noirs recouvrant les cercueils en bois ; église de Saint-Jean avec une haute tour portant une multitude de cloches fort lourdes, que l'on ne met pas en branle, car l'édifice croulerait, mais qu'on fait résonner en manœuvrant les battants ; une vingtaine de temples serrés dans un espace relativement étroit, blottis l'un contre l'autre et voisinant avec des monastères, des maisons d'habitation réservées aux personnages de la cour, des magasins, des ateliers.
La première impression de Ghancellor devait changer cependant quand on leut mis en présence du tsar et de sa cour. Il avait vu les pompes royales des Valois et des Tudors, et n en fut pas moins étonné et émerveillé. Le souverain d'abord... Était-ce bien un souverain seulement, comme les autres, l'homme qu'il apercevait sur le fameux trône supporté par quatre animaux dune Apocalypse fantaisiste? Quand vingt ans plus tard Possevino v verra le tsar vêtu d'une robe longue en forme de dalmatique, couronné d'une tiare et tenant dans la main une crosse, il croira être en présence d'un autre pape, d un roi-pontife, j-ex sacroriim. Une image de la Vierge au-dessus du trône, une image du Sauveur à sa tlioite, des peintures retraçant des scènes de la bible sur les murs complétaient autour du monarque un décor religieux, l'apparence d'un temple. De jeunes guerriers, la hache sur l épaule, se tenaient, il est vrai, à ses côtés: mais le pontife de Uouie n'avait-il pas ses porteurs de hallebardes ? Et, dans cet