LA COUR DE LA TSARINE
«ntraient au conseil prenant alors le nom de doumnyié diaki. Les podiatchyié étaient leurs auxiliaires. Au bas de l'échelle, avec une charge qui ailleurs, notamment en Polog^ne, avait plus de prestige, figurait le dvoretskiï ou dvoj-nik, sorte de maréchal de la cour d'abord, mais à partir du seizième siècle fonctionnaire d'ordre financier surtout, gardien du trésor privé : une rej)roduction du curialis de l'Occident qui a passé par les mêmes avatars.
La cour de la tsarine n'avait qu'un personnel féminin, à l'exception de quelques pages âgés de dix ans au plus, qui en grandissant passaient dans la maison du tsar. La première place appartenait ici à une hoïarinia ayant charge du trésor et \ de la couche. Au second rang, préposée à la surveillance du personnel, la liraïlchinia gouvernait tout un petit monde de maïsierytsé, ou couturières et brodeuses, donnait des ordres aux posiiélnùsé et partageait avec elles l'honneur de coucher à tour de rôle dans la chambre de la souveraine et de l'accompagner dans ses rares sorties au dehors. Les posiiélnùsé se convertissaient alors en amazones, et, montant à cheval, entouraient le carrosse de la tsarine.
Dans la partie du palais réservée à celle-ci la pièce la plus spacieuse et la mieux éclairée était une chambre de travail, à laquelle faisaient suite d'autres chambres, sviétliisy (de sviétlyï : clair) , occupées par une cinquantaine de femmes s'employant à « la couture blanche » , c'est-à-dire à la préparation du linge, ou à « la couture d'or » , c'est-à-dire aux broderies d'or, d'argent ou de soie. Il y avait là une sorte d'école d'art, de même que dans l'autre aile du palais la Ikonopisnaïa palata était à la fois un atelier de peintres d'icônes et une académie de peinture. Dans les sviéditsy on brodait d'ailleurs aussi des icônes, avec une finesse d'exécution qui provoque aujourd'hui encore l'étonnement des archéologues.
Ivan, nous l'avons vu déjà, était le souverain très riche d un pays très pauvre. En visitant le trésor du Terrible, Flotcher crut rêver : les perles, les émeraudes, les rubis formant de gros tas voisinaient avec des monceaux de vaisselle d'or,
des coupes d'or par centaines enrichies de pierreries, des joyaux de toute espèce. Constamment accrue de règne en règ^ne, cette richesse restait habituellement enfermée. On ne l'exhibait qu'en de rares occasions et principalement pour éblouir les étrangers. Assistant au départ d'une ambassade destinée au roi de Pologne, Ghancellor vit cinq cents cavaliers vêtus avec une magnificence dont il n'avait aucune idée : robes de drap d'or ou d'argent, selles de velours brodées de perles. Toutes ces splendeurs venaient du trésor grand-ducal. Devant les envoyés de Maximilien II, les boïars de l'escorte d'honneur se déshabillaient pour montrer le luxe de leur& dessous; mais, dessus ou dessous, la défroque entière appartenait au souverain, et, la parade finie, devait rentrer au lieu d'où elle était sortie « sans déchirures ni taches » , sous peine d'amende.
Ce luxe comportait d'ailleurs de singulières lacunes. Admis à la table du tsar, Jenkinson fut servi dans de la vaisselle d'or et estima à 400 livres sterling, l'une dans 1 autre, les coupes qui circulaient parmi les convives. En pareille circonstance, Fletcher compta trois cents officiers vêtus de brocart d'or ou d'argent qui faisaient le service du repas. Le souverain mangeait seul à une table en or massif. Cent plats d'or, de vermeil ou d'argent étaient apportés en même temps. Mais les convives n'avaient devant eux ni assiettes ni couverts. Encore moins des serviettes. Les Moscovites portaient habituellement à leur ceinture une cuiller et un couteau, et de petits gâteaux ronds et plats remplaçaient les autres commodités absentes. En 1576, les envoyés de l'empereur observèrent que les convives du festin qui leur était offert, au nombre de deux cents environ, recevaient eux-mêmes, avant le repas, de la garderobe du souverain des robes de brocart d'or, remplacées, une fois qu'ils furent à table, par des manteaux blancs bordés d'hermine.
Pour l'histoire du pays, de la formation de ses idées et de ses mœurs, ces traits ont leur importance : ainsi était mieux inculqué à ce peuple le sentiment qu'il n'était rien et n'avait
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rien. Tout se résumait dans le souverain et tout lui appartenait. Le cérémonial observé dans les festins y contribuait aussi. Après avoir fait un grajid sig^ne de croix, le tsar commençait par se servir d une pièce de viande découpée par Técuyer tranchant, en offrait des morceaux à quelques hauts personnages, et présidait à la distribution des plats parmi les autres convives, les porteurs disant à chacun : « Le tsar vous envoie ceci » , et chacun se levant pour remercier. Même cérémonie avec les boissons, dont les étran^jers ont g^énéralement vanté la qualité, tandis que les assaisonnements au safran, les sauces au lait aigre et les condiments de concombres au vinaigre, communs à la plupart des plats, impressionnaient désagréablement leur palais, et que l'obligation de rester à table cinq ou six heures durant, en faisant honneur à toutes les coupes qu'on leur envoyait, paraissait pénible aux plus endurants. Or, l'usage était encore qu'après le banquet le souverain envovàt aux invités de marque, à leur domicile, un supplément de victuailles et de boissons qu'ils devaient partager séance tenante avec les officiers du tsar. Un ambassadeur de l'empereur reçut ainsi en une fois : sept coupes de romanée, autant de vin du Rhin, de muscat, de vin blanc de France, de vin des Canaries, d'Alicante et de Malvoisie; douze mesures d'hydromel de première qualité ; sept cents cruches d'hydromel de qualité inférieure; huit plats de cygnes rôtis; autant de plats de grues aux épices ; plusieurs plats de coqs au gingembre, de poules désossées, de coqs de bruyère au safran, de gelinottes à la crème, de canards aux concombres, d'oies au riz, de lièvres aux nouilles et aux navets, de cervelles d'élan ; force gâteaux et pâtés à la viande, au fromage, au sucre, ainsi que des crêpes, des beignets, des gelées, des crèmes, des noix confites. Et il sortait de table !
Gargantua a vécu en chair et en os dans ce pays.
A la cour tout comme chez les particuliers, le banquet, la mangeaille et la b?uverie immodérées, énormes, constituaient l'accompagnement nécessaire de toute fête et le divertissement par excellence. En dépit des anathèmes prononcés
par 1 Église, les autres plaisirs profanes n'y étaient pas cependant proscrits. Une chambre spéciale, la potiéchnaïa palata. avait même à s'en occuper. On jouait dans l'entourage du tsar : aux échecs, aux dames et aux cartes. On chassait aussi beaucoup : avec des chiens courants et des lévriers, des faucons et des gerfauts. On allait tuer l'ours, et, pendant la première partie de sa vie, Ivan paraît s'être adonné à cet exercice avec passion. Plus tard, les soucis du gouvernement l'absorbèrent, le département de la vénerie s'en ressentit, et, après la trêve de lam-Zapolski, Bathory exprimant le désir d'avoir des gerfauts rouges, comme on lui avait dit qu'il s'en trouvait dans les volières du tsar, le Terrible fit répondre au roi qu il n'en restait pas : le tsar ne chassait plus depuis longtemps à cause de ses chagrins. Bathory s'informa de ce qu'il pourrait, de son côté, envoyer au souverain qui lui fit plaisir. Réponse : « De bons chevaux, des casques de fer, des mousquets tirant juste et légers. "
Le vaincu de Polotsk et de Viélikié-Louki ne demandait que des armes à ses vainqueurs.
Cependant, à ce moment encore, il gardait auprès de lui quelques-uns de ces fous, dourahi ou chouty, qui, jusque vers le milieu du dix-huitième siècle, devaient faire partie intégrante du personnel de cette cour. Plus ou moins spirituelles, les plaisanteries de ces amuseurs officiels étaient généralement obscènes. L'indigence de la culture intellectuelle favorisait la débauche grossière des imaginations et l'excès même de la compression morale imposée aux esprits par la doctrine ascétique poussait, par une réaction naturelle, à la licence la plus cynique. Avec le franc-parler, dont il pouvait user dans certaines limites, le fou répondait d'autre part à ce besoin de critique et de satire qui est commun à toutes les sociétés et qui, en l'absence d'une littérature où il put se traduire, recevait ainsi satisfaction. Narguant les préceptes du Domostroï comme les règles de l'étiquette orientale, le choute remuait la lourde atmosphère de cloitre et de prison où croupissaient les intérieurs moscovites; il entr'ouvrait les portes, brisait des