LES FOUS DE COUR
carreaux aux fenêtres et introduisait un peu d'air frais dans ces étoiiffoirs. Toutes les maisons de quelque importance possédaient alors un ou plusieurs de ces commensaux. Ivan en eut par douzaines, qui parfois payèrent de leur vie l'honneur de fraver avec le souverain sur un pied de familiarité. A l'un d'eux qui s'appelait Gvozdev, était prince, comme le futur dotirah de l'impératrice Anne, et occupait une chargée importante à la cour, car le cumul était admis et usuel, Ivan versa un jour sur la tête, par manière de jeu, une écuelle de soupe (chichi) bouillante. Aux cris que le malheureux poussait, le souverain, qui était ivre, répondit par un coup de poignard et le fou tomha, bai^jné de sang^. On appela un médecin. (i Guéris mon bon serviteur, lui dit le tsar dégrisé, j'ai joué imprudemment avec lui. — Si imprudemment, répliqua l'homme de l'art, que ni Dieu ni Votre Majesté ne pourriez faire qu'il jouât encore en ce bas monde. »>
Gvozdev était mort.
Gomme plus tard Pierre le Grand, Ivan donnait une place et un rôle à ses bouffons jusque dans les cérémonies d'apparat, et de ce fait l'émotion religieuse, ressentie par les assistants dans ces circonstances solennelles et communiquée aux témoins étrangers, faisait parfois place à d'autres impressions. Avec le tempérament que nous lui connaissons, le fils de Vassili ne gardait pas toujours sur son trône la pose hiératique dans laquelle il s'offrait d'abord à l'admiration des spectateurs. Enlevant un jour le bonnet d'un ambassadeur polonais, il en coiffait un chouie en lui ordonnant de saluer à la polonaise, et, comme l'homme s'excusait sur son ignorance, le tsar mimait lui-même le geste, riant aux éclats et ])rovoquant l'assemblée à rire aux dépens de l'étranger. Ou bien encore, à la façon de Napoléon I", il surprenait tel autre ambassadeur par quelque scène de colère, un flot d'invectives et de menaces. Et c'était alors la terreur qui courbait la foule des courtisans sous la voûte basse du Kreml.
Mais c'est à la sloboda d'Alexandrov surtout que ces aspects divers de la vie de cour, adaptée au caractère et aux mœurs
du souverain, se sont manifestés à cette époque en un des plus étrangles spectacles que Thistoire ait légués à l'étonnement de la postérité.
LA SLOBODA d'aLEXANDROV
Après l'incendie de 1547, qui détruisit presque entièrement le Kreml, Ivan habita quelque temps le villag^e de Yorobiévo, pendant qu'on lui bâtissait en hâte à Moscou un pavillon en bois et qu'on restaurait le palais en briques ravagé par le feu. En 1565, à l'époque de l'établissement de VOpritchnina, le souverain songea un instant à se faire construire un autre palais dans l'enceinte du Kreml. A la réflexion, il préféra éloigner sa nouvelle demeure de celle qu'il abandonnait au tsar Siméon, et fit choix d'un emplacement au dehors, sur la Vozdvijenka, près de la porte actuelle de la Sainte- Trinité. Il y prit ses quartiers en 1567, mais n'y resta pas longtemps. Le séjour de Moscou lui fut toujours aussi odieux qu'il devait l'être à Pierre le Grand lui-même. Il préférait Kolomenskoié, résidence favorite de son père, où il venait tous les ans, le 29 août, célébrer sa fête. Vologda, sur la rivière du même nom, l'attirait aussi en dépit du paysage sauvage et rude. Un vaste palais en bois s'y éleva par son ordre, sur une éminence où se voient maintenant des bâtiments d'administration. Il y fit bâtir aussi une cathédrale, sur le modèle de celle de l'Assomption. Mais bientôt la sloboda d'Alexandrov plut davantage au sombre despote et le retint.
Ce faubourg célèbre a été le Plessis-lès-Tours du Terrible, -comme Maliouta Skouratov a été son Tristan l'Ermite. A. Tolstoï a fait de cette résidence une description pittoresque, mais purement fantaisiste. Les bâtiments du monastère actuel de l'AssomjUion à Alexandrov passent pour renfermer une partie de l'ancien palais qui a disparu sans laisser des traces
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visibles. Comme le palais de Yolofjda le monastère est situé sur une hauteur, au bord de la rivière. La cathédrale qui se trouve dans son enceinte semble dater d Ivan ; on y reconnaît encore une porte apportée de Novgorod après le sac-de la ville, et l'édifice offre toutes les apparences d'une reconstruction où seraient entrés des éléments avant eu autrefois une destination différente : portes et fenêtres distribuées à contresens, enfoncements dans les murs sans utilité présente. Les mêmes particularités se retrouvent à Tver, au monastère de l'Enfant-Jésus, où la cellule de saint Philippe a été transformée en chapelle. A Alexandrov il reste en dehors de la cathédrale un corps de bâtiment qui assurément a fait partie d'un autre ensemble. On a voulu v deviner l'emplacement des appartements occupés jadis par Ivan et par ses compagnons. Les sous-sols, énormes, semblent confirmer cette conjecture, avec leurs recoins énigmatiques, leurs passages souterrains s'enfoncant dans des profondeurs inconnues, d'où l'on s attend à voir surgir des fantômes sanglants...
Ces murs qui ont vu peut-être et entendu tant de choses sont cependant muets aujourd'hui. Et muette aussi est la tradition locale. Pour refaire 1 histoire de ce qui s'est passé là et de ce qui a tenu une si grande place dans la vie d'un homme remarquable et d'un grand pavs. nous sommes à peu près réduits à la légende et au témoignage de quelques chroniqueurs suspects. Siège d'un gouvernement et centre d'une administration, le faubourg a échappé, sous ce double aspect, à la postérité, même immédiate, et les contemporains qui en ont parlé n'y ont guère vu qu un repaire de brigands. Cependant, en faisant passer leurs récits au contrôle de quelques documents plus probants, de quelques faits certains, il est possible de se faire une idée de ce qu'ont dû être la demeure et la vie de ses hôtes.
Je me suis déjà expliqué au sujet des accusations dont \ Opritchnina a été l'objet. Œuvre révolutionnaire, elle a eu pour conséquence naturelle un régime de terreur accompagné d'excès inévitables. Les collaborateurs auxquels le Ter-
rible a dû faire appel, tirés quelques-uns des bas-fonds de la société, incapables tous de comprendre le caractère et le but réel de son entreprise, furent plus que lui-même encore portés à confondre la violence avec l'énergie. Instruments dociles et courtisans complaisants, ils flattèrent d'autre part et développèrent les goûts de débauche grossière que le souverain tenait de son éducation, ainsi que certains instincts sadiques inhérents sans doute à son tempérament. La chronique nous a conservé les noms de ces compagnons. Ce furent d'abord et au premier rang, le boïar Alexis Basmanov et son fils Fédor; le prince Athanase Viaziémski; Vassili Griaznoï, l'archimandrite du monastère de Tchoudov, Levkiï, et le plus illustre et le plus féroce de tous : Grégoire Loukianovitch Maliouta-Skouratov. Plus tard, Bogdan Biélski, qui, avec Basmanov et quelques autres, passa pour remplir auprès du tsar l'office de mignon, et Boris Godounov, gendre de Skouratov et futur tsar, occupèrent la première place dans la faveur du souverain et dans sa confiance.
Dans cet entourage intime la légende a mis hors pair le frère d'Anastasie, Nikita Romanovitch Zakharine, que nous connaissons déjà. Se fondant sur je ne saurais dire quelles apparences ou quelles réalités, elle lui a attribué des vertus, une âme généreuse et loyale, un esprit austère et droit, qui paraissent cependant inconciliables avec un tel miheu. Tout compte fait, j'incline à penser que, dans cette phase de sa vie au moins, Ivan n'aurait pu s'accommoder d'un compagnon de ce genre, et que le personnage a bénéficié d'un parti pris d'idéalisation, dont sa famille entière, après qu'elle eut fait souche de maison régnante, est devenue l'objet dans ses origines historiques.
En principe, il est vrai, la slohoda d'Alexandrov ne fut rien moins qu'un lieu de débauche. Ivan, nous le savons, affecta toujours beaucoup d'inclination pour l'état monastique, et certaines tendances ascétiques s'associèrent très habituellement chez lui à une licence de mœurs qui d'ailleurs n'était pas étrangère aux cloîtres de ce temps. Nous l'avons vu aussi