VIE MONASTIQUE
préoccupé d opérer dans ce milieu une réforme, qui l'eut ramené à une observation plus stricte des règles, trop souvent violées, de la vie religieuse. L idée de donner à cet égard un exemple personnel a certainement présidé à la conception du régime intérieur adopté pour sa cour d Alexandrov et appliqué pendant de longues années. Dans ses traits constitutifs l'Oy^r//chnina avait déjà, à certains égards, le caractère d'une confrérie : les opritchniki prêtaient un serment spécial qui ressemblait quelque peu à une prononciation de vœux. Ils quittaient en quelque sorte le monde en renonçant à leurs anciennes relations. La sloboda eut toutes les apparences d un ermitage. Trois cents compagnons plus particulièrement attachés à la personne du souverain y furent assujettis à une règle sévère. Sur leurs caftans brodés d or. ils devaient revêtir des frocs noirs et prendre part à des exercices religieux fort compliqués. Le tsar fut igoumène, Yiaziémski cellerier, Skouratov sacristain. Le souverain allait lui-même sonner les offices en compagnie de ses fils. A minuit, tout le monde était debout pour les premières dévotions. A quatre heures, nouvelle réunion à l'église pour les matines qui duraient jusqu à sept heures. A huit heures on entendait la messe, et Ivan s'appliquait à édifier ses compagnons en multipliant les prosternements, au point de se donner des bosses sur le front. Le diner était servi à midi dans le réfectoire commun : le tsar v faisait à haute voix une lecture pieuse, et, suivant ce qui se pratiquait dans les monastères bien tenus, les restes du repas faisaient la part des pauvres. Comme prieur, le souverain mangeait à part; mais on se réunissait ensuite pour boire. Quelques-uns des opriichniki rivalisaient avec les fous attitrés pour égayer ces festins, et les femmes y étaient admises...
Pour Ivan, comme pour la plupart des hommes de son temps, l'idéal de la vie religieuse réformée, c'était cela, les excès de dévotion rachetant les excès de débauche, les pratiques extérieures et les austérités matérielles compensant l'absence de piété intime et servant d'excuse aux pires défaillances morales. Et dans ce sens la sloboda d'Alexandrov
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fat un lieu de haute discipline. Nul doute aussi qu'Ivan prit tout à fait au sérieux cette parodie. J'en vois une preuve dans la célèbre épitre adressée par lui, en 1575, à Farchimandrite et aux frères du monastère de Saint-Cvrille de Biélooziéro : I homme qui Ta écrite a bien eu le sentiment d être un moine engagé à s'entretenir avec d'autres moines sur des matières intéressant particulièrement leur vocation commune. Cette correspondance a été motivée par les circonstances que voici : la puissante famille des Chérémétiev comptait parmi les plus éprouvées au milieu des persécutions dont la haute aristocratie du pays était devenue l'objet depuis l'avènement du Terrible. Un des trois frères qui y fig^uraient au premier raUj'r, Nikita Vassilévitclî, avait été supplicié; un autre, Ivan, homme de guerre renommé, avait connu la prison et la torture. Pour éviter un pire traitement, il s'était retiré au monastère de Biélooziéro et y avait pris l'habit sous le nom de lona. Dans les usages de lépoque une entrée en religion, ainsi imposée par la nécessité, se prêtait à de larges compromis : abandonnant à la communauté une partie de ses biens, mais conservant une fortune assez considérable encore, le frère loua menait une existence libre dans une maison voisine du cloitre, où il gardait une domesticité nombreuse, une cuisine bien approvisionnée et le reste. Il v exerçait une large hospitalité, dont les moines profitaient, l'entourant en retour de leurs prévenances, lui envoyant des présents, des friandises. Le monastère lui-même ne vivait pas de privations. L'établissement était immense. Autour du bâtiment principal se groupaient onze autres corps de logis, contenant la manutention, les cuisines, les magasins, et, dans une des parties de l'édifice qui a été conservée, on compte sept cents chambres que l'on suppose avoir été destinées aux domestiques. Parmi les moines d'origine illustre, Chérémétiev n'était pas seul. La communauté possédait encore au nombre de ses hôtes Vassili Stepanovitch Sobakine, en religion Varlaam. Ivan Ivanovitch Khabarov, fils du célèbre Khabar Simskii, héros des règnes précédents, et d'autres viélmoji, envoyés là en pénitence par
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Ivan. Des disputes éclataient fréquemment entre ces commensaux, dont quelques-uns, moins bien rentes et traités en conséquence, voyaient d'un œil jaloux les faveurs dont Ghérémétiev était l'objet. Une dénonciation arriva ainsi à Ivan, qui ne pouvait apprendre sans déplaisir que des hommes ayant encouru sa disgrâce conservassent en exil tant de privilégies. Aussi le souverain se hâta-t-il de rappeler les frères à l'ordre : Ghérémétiev devait mang^er à la table commune. Gomme les moines invoquaient pour leur excuse la santé de ce compagnon qui réclamait des ménag^ements, le tsar jugea à propos d'insister et écrivit cette épitre, qui est probablement son chef-d œuvre au point de vue littéraire.
Le Terrible y débute par une confession qui semble justifier les pires accusations portées contre sa vie privée et sa vie publique. Avec sa crudité habituelle il se traite de « chien puant » vivant dans « l'ivrognerie, l'adultère, l'assassinat, le brigandage » et d'autres péchés mortels. Doit-on le prendre au mot? On pourrait croire qu'il n'a aucune raison pour se calomnier. Mais encore moins semble-t-il en avoir pour déclarer aussitôt après que les quelques vérités qu'il juge néanmoins à propos de dire à ses frères « viennent de sa sottise " . Et le sens réel de ce préambule se laisse deviner aussitôt. L'igoumène d'Alexandrov parle le langage habituel et conventionnel des moines de son temps : il s'accuse et s humilie, il s'abaisse et se frappe par une sorte d'antiphrase destinée à renforcer les coups qu'il va porter. Assurément il a la conscience lourde; mais le repentir dont il fait étalage est aussi sincère qu'est sérieuse la prétention qu'il y joint de faire partie de la communauté de Biélooziéro et d'intervenir, à ce titre, dans les détails de son fonctionnement. En visitant le monastère quelques années auparavant, il se souvient d'avoir exprimé le désir d'y prendre l'habit quelque jour, et, convertissant l'intention en fait pour les besoins de sa cause, il arrive par cet ingénieux détour au but qu'il s'est proposé et qui est de fouailler ses contradicteurs avec les verges spirituelles dont sa fantaisie se plait à user pour le moment. Et voici comment
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il les interpelle, tout en émaillant son discours, comme à l'ordinaire, de citations et d'exemples puisés dans les Pères de lÉglise et dans 1 Histoire sainte, dans les annales de Rome et dans la chronique de Byzance :
« Il y a chez vous Hannan et Gaïphe, Chérémétiev et Khabarov; il v a Pilate, Yarlaam Sobakine: et il y a — le Christ recloué sur la croix... Ce n'est plus Chérémétiev, ce n'est plus Khabarov qui ont pris l'habit chez vous; c'est vous qui êtes leurs hôtes. Ce sont eux qui vous font la loi. Continuez! Aujourd'hui un boïar aura introduit chez vous telle licence, demain un second vous imposera telle autre concession à vos faiblesses communes et ainsi, petit à petit, toute la règle du monastère sera détruite et vos mœurs deviendront entièrement semblables à celles du monde... Vous avez commencé par donner à Joasaphe Tex-boiar Kolytchev) une vaisselle d'étain en lui permettant de manger dans sa cellule... Maintenant Chérémétiev a sa table et sa cuisine. Et les conséquences apparaissent : tous les moines vivent comme il leur plait... Tumulte, désordre, vacarme, révolte, frivolité ! Pourquoi? Pour qui? Pour ce coquin, ce chien qui s'appelle Sobakine (jeu de mot, sobaka : chien) ou pour ce fils du diable qui s'appelle Chérémétiev, ou pour cet imbécile qui s'appelle Khabarov ! . . . »
L'épitre a été publiée dans les Actes historiques (I, n° 20-4) ; Karamzine (Hist. de Russie, IX, note, 37) a rapporté sa rédaction à l'année 1578; mais en la plaçant entre le printemps de 1574 et le printemps de 1575 A. Barssoukov fia Famille Chérémétiev, I, 324) semble plus près de la vérité. Il convient d'ajouter qu'Ivan n'a guère fait qu'y reprendre, en les arrangeant à sa façon, des textes empruntés à d'anciennes œuvres de polémique religieuse, diatribes courantes contre les mœurs dissolues des communautés que les moines de Biélooziéro connaissaient fort bien, ainsi que le prouvent des copies provenant de leur bibliothèque. Quant à lesprit dont Ivan s'inspirait dans son intervention, le détail suivant le met en évidence : 1 épitre était