LES PLAISIRS DU TSAR
cices étaient des orgies. Dans la vie du Terrible, la femme a toujours tenu une place considérable, et il se peut encore que les opi'itchniki se soient employés à satisfaire, à cet ég^ard, des {joûts et des besoins dont ni l'âgée ni la maladie, chez cet homme passionné et immodéré en tout, ne semblent avoir jamais diminué l'ardeur. Des raffinements odieux, cruels parfois, dans cette débauche journalière, sont aussi fort probables, à supposer même que les chroniqueurs aient fait œuvre d'imagination en nous montrant les Skouratov et les Basmanov en délire de sadisme infâme avec de jeunes paysannes dévêtues, qu'ils obligent à courir après des poules et qu'ils criblent de flèches... En un temps où les vrais monastères prenaient trop fréquemment des apparences de mauvais lieux, il est aisé d'imaginer ce qui se passait dans ce monastère de contrebande. L'adultère s'y trouvait à demeure avec le tsar-igoumène, époux de trois ou quatre femmes répudiées ; et, depuis la mort d'Anastasie, la vie domestique d'Ivan n'a eu, certes, rien d'édifiant. Pourtant le fait même d'une insistance, autrement inexplicable, à rechercher des liens conjugaux toujours nouveaux semble, en ce qui concerne le souverain tout au moins, infirmer la légende des femmes amenées par troupeaux au faubourg, ou du harem qui aurait accompagné le tsar dans tous ses déplacements. Ivan fut un » homme à femmes » ; mais, des scrupules religieux s'en mêlant, il fut surtout un homme à femmes mariées dont il aima à être le mari, au point de se donner la comédie des justes noces, ccmme il se donnait la comédie du monastère.
LA VIE DOMESTIQUE d'iVAN
La seconde femme du tsar, épousée en 1561, morte en 1569, la sauvage Gircassienne Temrioukovna, baptisée sous le nom de Mariç, passe elle-même pour avoir été aussi dévor-
ffondée dans ses mœurs que féroce dans ses instincts. Deux années après sa mort, Ivan fit choix de la fille d'un simple marchand de Novgorod, Marfa Vasiliévna Sobakine. Elle ne survécut que deux semaines au mariage, et le tsar prétendit qu'elle avait été empoisonnée avant même de devenir son épouse, si bien qu'elle était morte vierge. Du moins voulut-il justifier ainsi une quatrième union, à laquelle il songea aussitôt, et que les règlements ecclésiastiques lui interdisaient. Il plaida la nécessité : on lui avait successivement empoisonné trois femmes, et, après la mort de la seconde, il s'était déjà senti disposé à prendre retraite dans un monastère. Les soins à donner à l'éducation de ses enfants et à son empire — il disait : (i à la défense de la foi chrétienne " , — l'avaient retenu et le retenaient encore dans le monde. Aussi devait-il prendre une compagne « pour éviter le péché " . L'Eglise se laissa fléchir, en imposant une pénitence à cet épouseur déterminé, et, en 1572, il conduisit à l'autel la fille d'un de ses hommes de cour, Anne Koltovski. Au bout de trois années il la renvoya dans un monastère, sous l'inculpation, semblet-il, de participation à un complot, et au milieu de massacres où la famille entière de la malheureuse paraît avoir disparu. L'ex-tsarine vécut jusqu'en 1626, à Tihkvine, sous le nom de Daria.
Le tsar se donna alors successivement deux maîtresses, Anne Vassiltchikov et Vassilissa Meletiév, qui passèrent pour ses épouses, bien que le souverain se contentât de réclamer pour vivre avec elles, l'autorisation de son directeur spirituel, qui jugeait sans doute que, pour un homme de cette espèce, il devait y avoir des accommodements avec le confessionnal. L'une et l'autre de ces favorites ont suscité une foule de légendes, et inspiré un grand nombre de poètes et de romanciers. Dans un drame célèbre, réunissant et opposant l'une à l'autre les deux héroïnes, Ostrovski a mis en scène de façon saisissante une rivalité peut-être imaginaire, mais vraiment évocatrice du milieu historique où ces femmes ont vécu et souffert. Anne Vassiltchikov se voit sur le point d'être sup-