‹ Ivan le TerribleChapitre 207 sur 228 · LA FAMILLE DU TSAR · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DU TSAR

De sa première femme, Ivan avait deux fils. Maladif et faible d'esprit, le cadet, Féodor, comptait pour peu. L'aine, Ivan, parait avoir eu, au physique et au moral, une assez grande ressemblance avec son père, dont il partageait les occupations et les plaisirs. Lettré, lui aussi, il composait une Vie de saint Antoine dont le manuscrit s'est conservé dans les papiers du comte F. -A. Tolstoï; et, à trente ans, il en était à sa troisième femme. D'après Oderborn, le père et le fils échangeaient leurs maîtresses. Une de celles-ci, en possession du tsarévitch pour le moment, ayant porté plainte contre des propos féminins qui l'outrageaient, le tsar aurait fait saisir les coupables et ordonné de les coucher toutes nues dans la neige, sous les regards et les quolibets des passants. Je ne rapporte le trait que pour indiquer les idées qui se trouvaient répandues dans le public au sujet des relations établies entre le souverain et son héritier.

La première femme du tsarévitch fut Eudoxie Sabourov, la seconde Praxevna Solov; répudiées l'une après l'autre, elles durent prendre le voile. La troisième, Hélène Chérémétlev, était enceinte quand, dans un mouvement de colère, le tsar tua son mari. Diverses versions ont été produites au sujet de ce meurtre. Quelques chroniqueurs ont imaginé une scène, où, en présence des succès de Bathory, le tsarévitch aurait fait reproche au tsar de sa pusillanimité, et demandé le corr.mandement d'une armée qui tentât de repousser l'envahisseur. D'autres ont supposé une intervention de sa part en faveur des prisonniers livoniens maltraités par les opriicImiLi. Eu égard à la communauté d'idées et de sentiments, admise, entre le père et le fils, par la généralité des témoignages, ces récits ne semblent guère vraisemblables. Possevino, qui a séjourné à

Moscou trois mois après la catastrophe, en indique une autre cause, beaucoup plus plausible. Rencontrant sa belle-fille à l'intérieur du palais, Ivan se serait aperçu qu'elle n'était pas vêtue de façon suffisamment décente. Dans l'état où elle se trouvait, elle avait peut-être négligé de mettre une ceinture sur sa soroichka. Offusqué, le tsar-igoumène frappa la pauvre femme si fort qu'elle fit une fausse couche dans la nuit suivante. Il était inévitable que le tsarévitch en fit reproche à son père qui, s'emportant aussitôt, leva encore son terrible épieu. Le coup atteignit le fils à la tempe.

Bien qu'involontaire, le crime, cette fois, dépassait la mesure à laquelle Ivan avait habitué ses contemporains; et, d'après Possevino, le souverain fut au désespoir. Il passait les nuits en pleurs, hurlait de douleur, et, au matin, réunissait les boïars pour leur déclarer qu il se jugeait désormais indigne de régner. Mais, en même temps, invoquant l'incapacité de Féodor, il leur demandait de désigner un autre successeur, et, flairant un piège, les courtisans le suppliaient de garder le pouvoir.

Au milieu de tous les événements dont le règne du Terrible a été rempli, celui-ci a frappé le plus fortement l'imagination populaire. D'Arkhangelsk à Vladimir et d'Olonets à Nijni- Novgorod, sur toute l'étendue de la grande Russie, on a recueilli des chants inspirés par l'horrible drame. Rybnikov en a publié cinq, Bezsonov douze, Hilferding onze. Dans une de ces bylines, la victime n'est pas Ivan, mais Féodor, dénoncé au tsar comme traître par Maliouta Skouratov : "La trahison est dans ton palais impérial; elle est assise à tes côtés; elle mange avec toi dans le même plat; elle porte avec toi le même vêtement. " Le poète s'est évidemment souvenu d'un passage de l'Évangile selon saint Mathieu (xxvi. 23) : « Celui qui met la main dans le plat avec moi est celui qui me trahira. « Après quoi, insoucieux de la chronologie, il a fait intervenir la tsa^ rine Anastasie et son frère Nikita Romanovitch, qui sauvent le tsarévitch innocent au moment où il doit subir le dernier supplice. Dans d'autres versions poétiques, le tsar exige que

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