IVAN ET SES FILS
l'on coupe la tête de son fils, qu'on la plante devant son palais, qu'on lui arrache le coeur et le foie et qu'on les lui apporte, qu on lui présente du moins le glaive trempé de son sang^, et ^ikita Romanovitch, le héros favori de l'épopée populaire, trompe le souverain en immolant un esclave et en renouvelant ainsi l'histoire de Cyrus sauvé par les envovés d Astyage, ou celle de Geneviève de Brabant, ou celle de la Belle au Bois Dormant.
En dépit de sa ressemblance avec son père, ou plutôt à cause de cette ressemblance, le tsarévitch aine jouissait lui-même d'une assez grande popularité. Sa mort fut considérée comme un désastre national, d'autant plus que l'avenir du pays en paraissait compromis. Féodor était un demi-idiot, Dmitri un enfant. De ses nombreuses concubines le tsar avait plusieurs enfants mâles — Fédor Basmanov, brave, mais cruel, passait pour en être un — mais aucun n était reconnu. Plus que jamais Ivan s'attacha à sa famille adoptive, car cet homme, qui ne connaissait pas de pitié, avait besoin de tendresse. En parlant de Boris Godounov et de sa sœur, on 1 entendait dire qu' « ils étaient comme les deux doigts de sa main » . Mais plus que jamais aussi il chercha l'oubli de ses tristesses ou peut-être de ses remords dans des excès de débauche qui achevaient de ruiner sa santé déjà compromise. Sodome voisina-t-elle avec Cythère dans les murs du sinistre faubourg, comme la plupart des chroniqueurs 1 ont admis, et comme les admonestations adressées plus anciennement par Silvestre à son indocile élève pourraient le faire croire? L'épitre de Silvestre est d'authenticité douteuse, et un passage de Possevino a été certainement mal interprété dans ce sens. Le texte latin : Qui gratissimus tredecim annos apud Principem fuerat, aique in ejus cubiculo dormiebai. indique seulement que Bogdan Biélslii, auquel il s'applique, remplissait auprès du souverain Voi^ce de spalnik. (V. ci-dessus, p. 482.) Dans le réquisitoire dressé par la chronique et par l'histoire contre l'énigmatique souverain. l:)caucoup d'articulations n'ont sans doute pas un meilleur fondement. Mais le désordre de sa vie ne se laisse
pas nier, et il a certainement hâté la fin d'une carrière à laquelle le robuste tempérament du fils de Vassili semblait promettre une long^ue durée. Après la mort d'Anastasie, Ivan avait envoyé 1,000 roubles au monastère de la Troïtsa, doublant l'offrande précédemment faite « pour le repos de l'àme n de son père. Pour la tsarine Marfa il réduisit sa libéralité à 700 roubles. Pour son fils, sous l'influence de sentiments faciles à deviner, il la quintupla, en ajoutant une somme égale pour lui-même. Il prenait ses précautions et n'avait pas tort : ses jours étaient comptés (1).
(1) Sur la cour des souverains moscovites, on trouvera des détails instructifs dans les deux volumes de Zabiéline : Vie privée des tsars et Vie privée des tsarines russes, Moscou, 1869-1895, ainsi que dans son Histoire de Moscou, 1902, 1*' volume. Voir aussi Rostomarov, Histoire de Russsie, I, et Raramzise, Histoire de Russie, IX. Les documents sont à chercher dans les chroniques russes et étrangères ou les relations des envoyés étrangers : von Bcchau, LTlefeld chez Startchevski, I), ainsi que chez les historiens du temps, Oderborn, Heidenstein, Kourbski, etc. — Sur le faubourg d'Alexandrov, voir les chroniques et les ouvrages de Guagnino, Oderborn, Horsey, Fletcher, Taube etKruse, etc. — Sur l'état actuel des bâtiments, une étude de Mourzakiévitch, dans la Revue du ministère de l'Instr. publ., 1837, et une autre de Chevirev : Voyage au monastère de Saint-Cyrille, Moscou, 1850.