L'U>'ITÉ NATIONALE
teurs actifs, et même, à un certain point de vue, les ouvriers principaux de la grande œuvre d'unification nationale poursuivie à Moscou. Ceci demande explication. Chez les premiers « rassembleurs de la terre russe » , l'idée de lunité n'apparaît encore qu'à l'état demi-conscient. Dans son testament, le fils de Kalita, Simon le Superbe (1341-1353), recommande bien à son fils de marcher dans la voie par lui tracée ;. pour que la mémoire de nos pères et la nôtre ne s'effacent pas et que le flambeau ne vienne pas à s'éteindre " . Pourtant, plutôt que le rêve ambitieux d'une g^rande patrie russe reconstituée, un autre souci semble présider à l'effort séculaire de ces princes obscurs. Quand ils achètent villages après villages, ajoutent les domaines aux domaines, amassent dans leurs coffres l'or, l'argent, les pierreries et les perles ; quand ils trompent le maître tatar dans leurs comptes de tribut; quand ils violentent et dépouillent leurs frères couronnés, si l'un d'eux, parfois, se laisse aller à montrer le fond de sa pensée en indiquant la raison de ce labeur obstiné, on l'entend simplement parler du temps où " Dieu nous délivrera de la Horde •' . Ce qu'ils veulent, c'est la liberté d'abord, le pouvoir de ne plus courber léchine sous la botte du conquérant étranger et de ne plus lécher, sur le cou de son cheval, les gouttes de lait fermenté que le maître aura laissé tomber du gobelet qu ils lui ont tendu. Car ils en sont là encore! Et de cette abjection ils veulent sortir. Après quoi, ils amasseront d'autres richesses, commettront d'autres violences et d'autres spoliations, à cette seule fin apparente d'acquérir quelques arpents de terre et de remplir quelques coffres de plus.
Pourtant l'idée de l'unité nationale pénètre lentement dans leurs tètes obstinées d'accapareurs fanatiques. Mais elle est née et a grandi à côté d'eux. Bien avant qu aucun prince de Moscou ait songé à se faire le représentant politique de la Russie unifiée, le Métropolite de Moscouest devenu son représentant religieux. La force des choses l'a voulu ainsi. L'est îlave ne comprenait qu'une éparchie relevant du patriarcat de
Gonstantinople. Il avait ainsi un premier centre d'unité, un fover commun. Ce foyer fut longtemps nomade comme tous les autres; mais déjà un contemporain de Kalita (1325-1341), le métropolite Pierre, s'avisa de prendre le titre de métropolite de toutes les Russies, et alors, au milieu des princes rivaux se disputant la primauté entre Moscou, Riazan, Souzdal, Tver, ce fut à qui posséderait ce chef dans sa capitale et avec lui un signe visible de prééminence. Michel laroslavitch de Tver l'emporta d'abord en se faisant aussitôt appeler, lui aussi, de toutes les Russies. Mais Kalita prit bientôt une revanche victorieuse, et 1 hégémonie moscovite se trouva fondée un siècle et demi avant Ivan le Grand.
Un siècle et demi plus tard, l'unité religieuse devait s'évanouir du fait de l'empire polono-lithuanien constituant dans le voisinage un nouveau centre spirituel. L Union florentine acheva la séparation des deux foyers. Mais déjà, à ce moment, l'unité politique, maintenue et affermie à Moscou, avait acquis des chances d'intégrité et de durée.
Les monastères, de leur côté, ont apporté leur part contributive à l'œuvre simultanée de colonisation dont la Russie moderne est issue dans une mesure égale. D'une manière générale, la marche en avant des établissements monastiques a suivi une direction contraire à celle que prenaient les colons ordinaires, poussés par des motifs exclusivement pratiques. Tandis que ces derniers se portaient vers les riches terres du sud, les moines, des ascètes souvent, inspirés par un idéal supérieur, recherchaient, de préférence au nord-est, des déserts et des forêts impénétrables, qui, sans eux, eussent longtemps rebuté Fesprit d entreprise de leurs émules laïques. Là, ils entraient en contact avec des populations finnoises encore adonnées à l'idolâtrie, et, dédoublant leur tâche, défrichant les steppes incultes et catéchisant les âmes païennes, ils avançaient, avançaient toujours — tel ce Triphone, contemporain d'Ivan le Terrible, avec son compagnon Phéodonite, qui, sur les rives de la Piétchenga, enseigna l'art de la culture et les vérités de la foi à des bandes de Lapons,