IDÉES ET SENTIMENTS
Le Terrible a beaucoup souffert, et ces souffrances, qu'il exagérait comme il exagérait tout, ont été attribuées avec raison à une double cause morale : intelligence très vive de tous les défauts, de tous les vices de l'organisme politique et social qu'il gouvernait, et conscience également douloureuse de son impuissance à y apporter un remède suffisamment efficace. Cette sensation pénible se répétait encore en luimême, au milieu des défaillances personnelles dont il reconnaissait l'abjection, et dont il multipliait l'aveu inutile. Mais on a eu tort, d'abord, d'apercevoir là un phénomène exceptionnel d'automiséisme. G est l'histoire éternelle de l'humanité, d avant le Video melioraproboqueàe^léàée, et de toujours. Les historiens de l'école de Georges Samarine se sont certainement trompés en faisant d Ivan un isolé et un incompris. Seul il aurait aperçu dans les mœurs de l'époque des symptômes effrayants de décomposition, d'épouvantables présages, et, ne rencontrant personne pour partager son mépris et sa haine de ces choses, il se serait exaspéré dans sa solitude jusqu'à frapper en aveugle tout ce qui l'entourait, faute de savoir comment s'y prendre pour opérer, au dehors et au dedans de lui-même, le départ du mal et du bien, faute aussi d'une volonté qui égalât sa supériorité intellectuelle. Le jugement fait tort et au souverain et à son époque. Ivan a connu et fréquenté des hommes bien plus capables que lui de concevoir la nécessité, et aussi les conditions, d'une rénovation morale. Les adeptes de Nil Sorski visaient, à ce point de vue, un idéal bien supérieur au sien. Dans sa lutte avec les boïars, le Terrible savait, d'autre part, fort bien ce qu'il faisait et où il portait ses coups. Se le représenter, avec Bostoujev-Rioumine, comme une sorte d'Hamlet, incliné par son tempérament à la