‹ Ivan le TerribleChapitre 216 sur 228 · IDEES ET SE>'TIME>'TS · texte numérisé non relu

IDEES ET SE>'TIME>'TS

pensée abstraite et n'en sortant que pour trébucher à chaque pas dans la réahté, est un contresens historique. V Opritchnina n'a pas été une abstraction, et Hamlet eût été incapable sans doute déjouer au plus fin avec les meilleurs diplomates de son temps.

Ivan a su vouloir. De la faiblesse de sa volonté on a cru voir une preuve dans les instruments qu'il choisissait pour exécuter ses desseins, qu il brisait sans cesse, faute d en trouver qui fussent à sa convenance et qu'il remplaçait cependant, faute de pouvoir s'en passer, incapable qu'il était de donner corps par lui-même à ses idées; homme de méditation et non d'action, théoricien, artiste aussi, concevant le beau et le bien mais inhabile à passer de la conception à la pratique; chercheur de sensations enfin et d effets pittoresques jusque dans l'horreur des supplices... G est la thèse de Constantin Akssakov. Elle semble admettre la possibihté, pour un chef d'Etat, de faire tout par lui-même, ce à quoi Pierre le Grand lui-même n'a pas réussi, tout en s'attirant le reproche assez justifié de s'être perdu dans les détails. Le grand homme a manqué de collaborateurs: Ivan en a eu d insuffisants comme Biélski ou de détestables comme Skouratov; mais il s'est mis personnellement à la besog^ne et a fait œuvre de ses doigts, plus souvent même qu il n eut fallu.

Comme Pierre le Grand, il était lui aussi, d'autre part, un continuateur. Il a marché, en effet, sur les traces de son grand-père. et. dans la lutte engagée entre le passé et l'avenir, il a été, après lui, le champion des mêmes intérêts moraux, intellectuels, sociaux, mais surtout politiques. Il y a apporté quelques idées nouvelles, mais surtout des moyens nouveaux. Ivan III combattait en silence avec la hache. Sans remettre la hache dans la gaine de peau d ours, homme de son temps, Ivan IV a suppléé le travail du bourreau par l'action des réformes économiques et par la parole. Ne fallait-il pas qu'il parlât, puisqu'on se mettait à parler autour de lui ? Le silence va se refaire ensuite, quand la théorie du pouvoir despotique et absolu aura triomphé dans l'empire assujetti à sa loi et

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pour que la clameur audacieuse d'un Kourbski y retrouve un écho affaibli, il faudra attendre le retour en Europe d'une autre époque de fermentation révolutionnaire et la voix de Radichtchev. Au seizième siècle, Ivan devait suivre l'impulsion qui, même en Russie, portait les intellectuels à discourir.

Contrairement à 1" opinion la plus {générale, il s'est montré cependant beaucoup plus fort dans la pratique que dans la théorie, car si à l'intérieur il a maintenu en somme contre tous les Kourbski et développé dans ses conséquences logiques le pro.o|^ramme adopté, et si au dehors il n'a cédé que devant le génie et la fortune de Bathory, ses idées en matière politique comme en matière religieuse paraissent fréquemment vagues, confuses et flottantes, et le pouvoir de réflexion dont il dispose ne correspond pas à la puissance de son instinct généralement sur. Instinctivement porté à s appuyer sur les masses populaires, il n en livre pas moins ses paysans à l'exploitation de ses « hommes de service » . Très dévot, débutant en 1547, deux semaines après son mariage, par un pèlerinage à la Troitsa qu'il accomplit à pied en dépit d un grand froid; très pénétré de l'excellence de sa religion, ainsi que le prouvent ses disputes avec Possevino et avec Rokita, il laisse fréquemment échapper des boutades qui frisent le libertinage. D autres fois, il fait preuve d une tolérance qui ne parait tenir à aucun principe, car elle est intermittente et opportuniste : autorisés à construire deux temples à Moscou, puis odieusement maltraités, les protestants eurent à s en apercevoir. A la prise de Polotsk en 1563, le tsar préside à une noyade générale des juifs dans la Dvina. A ce moment, le commerce des israélites était frappé d'interdit en Moscovic ; mais aux envoyés polonais qui s'en plaignaient Ivan donnait des raisons assez singulières : «Les juifs, disait-il, détournaient ses sujets du christianisme et de })lus se livraient à des attentats coupables avec des herbes empoisonnées. »

Le tsar faisait allusion à une histoire des plus étranges. Un agent florentin, quia séjourné en Moscovie de 1551 à 1505, et dont M. Chmourlo a publié les souvenirs (Pétersb., 1891),

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Giovanni Tetaldi, parle de certaine mo?/n'e, dont Fintroduction dans ce pays aurait donné lieu à un procès de contrebande, compliqué de circonstances aggravantes. Les cadavres embaumés, importés d'Afrique par la voie de Gonstantinople, étaient, parait-il, très recherchés ici, et faisaient l'objet d'un trafic assez considérable qui, concurremment avec le commerce des épices, se trouvait entre les mains des juifs. Pour faire pièce à ces derniers, un marchand polonais se serait avisé de leur livrer, en guise de momie, le cadavre d'un homme récemment supplicié qu'il aurait bourré d'herbes aromatiques. Les momies ne payant pas de droits d'entrée, on attribua aux juifs l'habitude d'introduire ainsi en fraude des denrées assujetties à une taxe assez forte, et des intentions homicides s'ajoutèrent dans l'imagination populaire à ce chef d accusation. Ivan ne semble d'ailleurs s'être soucié nullement d'éclaircir l'affaire, s'en tenant à la répulsion que le& juifs lui inspiraient. Cet impulsif était aussi un sentimental à sa façon.

On ne saurait méconnaître une grande part de sentiment dans l'idée fixe de passer en Angleterre qu'il caressa jusqu'au dernier moment. C'a été son roman, et, sans négliger le côté pratique de l'aventure, il y a mis beaucoup de fantaisie. L'alliance contre Bathory et Marie Hastings ont fait partie d'une même hallucination.

C'est aussi par sa manière très personnelle de sentir son rôle et de l'interpréter, ardeur impétueuse dans l'action et mimique exubérante, ampleur du geste et redondance du verbe, que le Terrible a donné l'illusion d'une sorte de héroscosaque appartenant au cycle d'Ilia de Mourom. On peut admettre, au surplus, que ce cycle n'ait été fermé en Russie que par les réformes définitives du dix-huitième siècle et que jusque-là, bercé par l'harmonieuse mélopée de ses bardes rustiques, le peuple de Pierre le Grand ait vécu une existence d épopée. Avec Ilia de Mourom, Ivan a encore en commun l'humour, trait perpétué jusqu'à nos jours dans le tempérament de sa race, lemportement furibond. Mais sa psychologie

est autrement compliquée. Derrière le masque extérieur donnant aux deux personnages un air de famille et malgré la part de rêve qui leur est commune, il y avait chez Ivan un grand fonds de réalisme. Quand il eut passé, abandonnant son sceptre de fer à des mains débiles et emportant dans la tombe le secret de sa toute-puissance, pendant un siècle entier son peuple devait chanter et rêver encore ; mais il lui avait donné déjà une rude secousse, et, lui vivant, la place s'était faite étroite pour les héi-os qui ne consentaient pas à se réveiller et à entrer dans la réalité, dans la hiérarchie, dans la discipline. Ceux-là devaient fuir en Ukraine...

L'imagination a tenu certes une grande place dans l'être moral que nous étudions ici, et par là Ivan diffère essentiellement de Pierre, un des esprits les plus positifs que le monde ait connus. Il se distingue encore de son grand héritier par l'opinion très haute qu il a de ses propres capacités et qu il associe très curieusement à la défiance qu'il garde toujours de lui-même comme des autres. Gomme cet ouvrier d'une fortune colossale d'Amérique interrogé de nos jours par un reporter sur les talents auxquels il a dû ses succès, Pierre eut dit volontiers : " Des talents? Je n'en ai aucun. Je travaille, je travaille à mort, voilà tout. » Ivan se croyait beaucoup de talents, sinon tous. Représentant d!une race de conquérants étrangers, dans cette origine même il apercevait un élément de supériorité personnelle. En Pierre le Grand la conscience et la fierté de la nationalité commune paraîtra déjà fortement développée. Par certains côtés de son t mpérament le Réformateur sera peuple et s'en vantera, et ce n est pas lui qui, confiant des lingots d'or à un ouvrier étranger, aurait eu lidée de lui faire cette recommandation : « Veillez bien au poids, car les Russes sont tous des voleurs. » Des boutades de ce genre sont fréquentes chez Ivan. Il lui arrivait à tout propos de parler de ses « ancêtres allemands » . Les archives de Vienne contiennent-elles la trace d'un testament par lequel le fils de Vassili aurait eu la pensée de léguer son empire à la maison de Habsbourg? Je nai pu vérifier ce fait,

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