‹ Ivan le TerribleChapitre 219 sur 228 · OEUVRE D'IVAN · texte numérisé non relu

OEUVRE D'IVAN

nombreuses parmi les Tatars; mais jusqu'à la fin du règ^e ces triomphes du prosélytisme orthodoxe eurent une contrepartie dans la résistance du paganisme prolongée à l'intérieur même du pays, notamment dans certains districts de la province de Novgorod. Quant aux tentatives de réforme religieuse, bientôt abandonnées par le Terrible ou mollement soutenues, elles n'ont donné aucun résultat appréciable et la condition intellectuelle et morale du clergé ne s en est pas ressentie.

A un point de vue plus général cependant, le développement de la vie intellectuelle s'est accusé de façon sensible. Si les écoles projetées en 1551 sont restées à l'état de projet, si l'imprimerie n est pas sortie de la période des essais rudimentaires, l'auteur des lettres adressées à Kourbski n en a pas moins présidé à un certain essor de la pensée, quittant 1 enceinte des cloîtres et le cercle des discussions religieuses pour prendre son vol dans le monde des idées profanes. Ce commencement de sécularisation a été une des grandes conquêtes du règne.

Par contre, jusque dans les relations internationales, Ivan n"a pas su, ou voulu, rompre avec certaines traditions de barbarie s'accordant mal avec ce progrès. Comme par le passé, les envoyés étrangers adressés à sa cour furent souvent traités en prisonniers de guerre, et le sort des prisonniers de guerre réels resta lamentable. Ce qui pouvait leur arriver de plus heureux était d'être vendus ou distribués aux monastères en qualité de serfs. Il arrivait qu'on les jetât à leau. En 1581 Ivan ordonna de tuer, après s'en être servi, les « langues » suédoises, c'est-à-dire les belligérants ou non belligérants capturés en vue de renseignements à obtenir. Les captifs polonais ou suédois servirent couramment de monnaie pour les échanges opérés par les marchands tatars sur les marchés de Constantinople.

Tel quel, avec ses défauts et ses vices, ses erreurs et ses crimes, ses défaillances et ses insuccès, Ivan a été populaire, d'une popularité de bon aloi, qui a résisté à la double épreuve

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\ ' du malheur et du temps. Et c'est aussi un résultat. Dans le cycle moscovite des chants historiques, le tsar a la place d honneur et une apparence nullement répulsive : il est accessible aux sentiments humains, sévère mais juste, généreux même. Sans doute, sa majesté demi-sacerdotale Télève si haut et Tentoure d'un nimbe tellement auguste qu'aucune critique ne saurait l'atteindre ; on sent pourtant que les sympathies lui sont acquises. Quand il se livre à des orgies sanf^lantes sur les cadavres des Tatars vaincus, ou, sur un simple soupçon, livre au bourreau quelques-uns de ses boiars, le peuple est avec lui; il applaudit au carnage comme à la joie du maître. Ne peut-il applaudir, il ferme respectueusement les yeux ou, pieusement, jette sur ce qui révolte sa conscience le manteau pudique de la fiction. Il ne veut pas que le Terrible ait tué son fils • le tsar des bylines récompense magnifiquement Nikita Romanovitch qui, au péril de sa vie, a sauvé la victime, car, aussitôt l'ordre donné, le souverain s'est repenti. Ce tsar-là a bien quelques faiblesses; il est emporté et son premier mouvement n'est pas toujours le meilleur. Sous les murs de Kazan, où l'anachronisme intentionnel des poètes met déjà en scène Ermak et même Stenka Rasine, Ivan accuse de trahison et menace de la potence ses artificiers trop lents à faire sauter une mine. Lâches, comme ils le sont toujours dans l'historiographie populaire, les chefs se cachent derrière leurs subordonnés ; mais un jeune soldat prend fièrement la défense de ses compagnons, la mine saute et le tsar sait reconnaître sa méprise et le mérite de l'obscur héros. Pénétrant dans la ville conquise, Ivan épargne la tsarine Hélène, qui vient à sa rencontre avec le pain et le sel et il se contente de la faire baptiser de force et de l'enfermer dans un cloître; mais il ordonne d'arracher les yeux au tsar Siméon, qui a montré moins d'empressement et plus de dignité, et le peuple donne encore raison au vainqueur.

C est la moralité de lépoque entière à laquelle le Terrible a attaché son nom : un idéal s'en dégage de grandeur matérielle et de force brutale, double postulat, auquel ce peuple-c

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