LES MONASTERES
que le voyag^eur anglais Fletcher ait ainsi usé d'exagération en appelant la Russie du seizième siècle « un pays de monastères " , il est certain que ce genre de fondations a reçu, à cette époque, un développement relativement assez considérable. L'extrême liberté qui y présidait suffirait seule à lexpliquer. Le premier solitaire venu, en trouvant le moyen de construire quelque petite église ou oratoire en bois, devenait, s'il lui plaisait, ihoumène, chef de communauté. Il s'adressait au souverain, aux boïars, ou simplement aux gens riches pour obtenir une concession de terre, et la piété des fidèles, la valeur généralement attribuée aux prières des moines, faisaient le reste. Mais tous ces établissements acceptaient uniformément la règle de saint Basile, comme les communautés occidentales se contentèrent longtemps de celle de saint Benoît, et ce trait perpétué ici, maintenu jusqu'à nos jours, n'est-il pas pour prouver le peu d'intensité d'une vie religieuse ainsi figée dans un moule unique?
La vie est le mouvement, et d'ailleurs, les motifs qui, ici, déterminaient ces groupements n'ont eu, eux aussi, dans beaucoup de cas, rien de commun avec le souci d'une pieuse édification ou d'une culture idéale de l'âme. Après avoir montré l'endroit du phénomène, je dois arriver à l'envers : les faits que j'ai à rappeler ont acquis une notoriété universelle, soulevé au sein de cette Église même une réprobation presque générale et provoqué une réaction, dont j'aurai à indiquer l'origine et le caractère, mais qui s'est montrée impuissante et à peu près stérile.
Les ascètes idéalistes de l'époque, tels que Maxime le Grec, Vassiane Kossoï ou Nil Sorski, ont terminé leur vie dans une autre solitude que celle de leur choix, frappes, anathématisés et exclus de la communauté religieuse — comme cet héroïque Phéodonite lui-même, dont j'ai mentionné plus haut les exploits, et qui a dû expier en prison le crime d'avoir offert à l'imitation de ses contemporains des exemples trop sublimes. Sous le même froc, la grande majorité de ses compagnons était bien éloignée de ces sommets.
Si elle ne se bornait pas à mang^cr dans l'oisiveté, et parfois dans la débauche, le fruit de sa pieuse industrie: si, comme je l'ai montré tout à Iheure, elle consentait à faire la part des pauvres, son horizon demeurait circonscrit dans la sphère d'une dévotion étroitement conçue, réduite à des pratiques matérielles. Un g^rand nombre d'archimandrites et dihoumènes suivaient des penchants encore moins plaisants, convertissant les biens monastiques en fermagfes fructueux et adaptant la règle de leur ordre à des habitudes de sybaritisme paresseux. La vie commune n'existait que très exceptionnellement. La table commvme ne servait qu'à nourrir quelques frères avec les reliefs des repas somptueux que les chefs, accapareurs de la fortune commune, partageaient avec de nombreux commensaux, parents, amis, riches seigneurs venant élire domicile dans ces thébaïdes luxueuses. On y menait souvent joyeuse vie. On y buvait sec. Du seizième au dix-septième siècle, comme l'a montré M. Prijov dans son Histoire des cahm^ets (1868, p. 53), les monastères furent les grands fabricants et les grands dépositaires des boissons de toute sorte. On y recevait nombreuse et gaie compagnie. Des femmes visitaient souvent les cellules. Parfois on y rencontrait aussi — des garçons. Dans certains monastères, moines et nonnes vivaient côte à côte.
Le courant réformateur du seizième siècle devait toucher ce monde atteint par la corruption générale des moeurs, dont les communautés occidentales se ressentaient à la même époque. Mais ici, ne rencontrant pas d'éléments suffisamment vivaces pour la porter et assurer son triomphe, la réforme tourna court, et l'autorité morale de l'Église en fut irrémédiablement compromise.
Son rôle social se trouva en même temps diminué et frappé de déchéance par l'effet d'une autre cause. Jusqu'à l'invasion ta tare, la division des pays en petites principautés et le maintien de cette Église dans la mouvance de Gonstantinople furent pour garantir à ses chefs une situation indépendante. Mais, à ce moment, ceux-ci jugèrent à propos de se mettre à 1 ombre