LE CONSEIL DES BOIARS
était chargé, au contraire, de toutes les affaires dans une seule province d acquisition récente. Ce sera le cas du bureau de Kazan, Kasanshiï dvorets , après la prise de la ville. Le bureau des affaires étrang-ères, possolskiï prikaz, était, comme de raison, unique pour tout lempire. Certains bureaux provinciaux, dits de Moscou, de Vladimir, de Dmitriév, de Riazan, avaient, enfin, une compétence bornée à certains domaines dans les limites mêmes de ces provinces, réunissant ainsi les traits qui distinguaient les deux premières catégories d'institutions.
Le désordre de la bataille se voyait là comme ailleurs.
Pour mouvoir et gouverner tous ces rouages, il fallait un ressort central. Où était-il"? Dans la main du souverain? En apparence, non. A la tète des départements se trouvait le Conseil de boïars, la Boïarskaia Douma, quelque chose d assez analogue au Conseil des premiers rois capétiens, ou à la curia régis des rois normands dAngleterre ; un produit de l'histoire ici comme là-bas ; 1 œuvre du groupement national organisé au quinzième siècle dans le bassin de 1 Oka et du Volga supérieur, et une conséquence de la formation militaire de ce groupement. Chef de bande, le prince de Moscou dut, comme tous les généraux, prendre l'avis de ses lieutenants pour les opérations de quelque importance, et la Boïarskaia Douma ne fut, à 1 origine, qu un conseil de guerre, transformé ultérieurement par la complication des intérêts qui durent y être débattus. Chef de patrimoine, le souverain avait à compter aussi avec les descendants de ses anciens compagnons, établis maintenant comme lui sur des domaines héréditaires et y exerçant une part d'autorité. Le conseil de guerre prit ainsi dans sa compétence un caractère politique et dans sa composition un caractère aristocratique bien marqué.
Au seizième siècle, soixante-dix familles, dont quarante princières, semblent en avoir fait partie de droit. Mais étaitce bien un droit? Non, une aptitude plutôt, dont la mise en exercice dépendit du bon plaisir du souverain. Et là apparaît déjà le néant de cette institution que l'on pourrait croire res-
trictive du pouvoir absolu. L absence d org^anisation corporative ne lui a pas permis, ici, d'acquérir une consistance suffisante. Un grand nombre de boïars et de princes figurent habituellement au Conseil ; mais, à côté d'eux, on y voit prendre séance, en plus grand nombre encore, une foule de fonctionnaires qui ne sont ni boïars, ni princes : de hauts officiers de la couronne, okolnitchyié (de okolo, autour, homme de l'entourage du prince) ; des hommes de cour, dvorianid ; voire de simples clercs, dïaki. En fait, il ne suffisait pas d'appartenir à une grande famille pour être appelé au Conseil. Sur une liste de l'année 1527, nous ne trouvons ni un Galitzine, ni un Kourakine, ni un Vorotynski. ni un Pronski, ni un Khovanski, ni un Prozorovski, ni un Repnine, ni un Saltykov. Je viens de citer quelques uns des plus g^rands noms du siècle. Et il ne suffisait pas davantage d'avoir figuré quelque jour au Conseil pour v être convoqué dans la suite. Pour telle affaire, sur cent membres ou plus portés sur la liste, on en appelait vingt, et huit seulement pour telle autre. Nulle règle, nul ordre même des choses en tenant lieu. Comme le grade, la fonction de conseiller était à la discrétion du souverain, et la fonction restait en quelque sorte indépendante du grade. La future organisation du tchine se trouve là en germe.
La compétence du Conseil était grande et de quelque façon illimitée. Elle ne se bornait pas à éclairer le souverain. De concert avec lui, le Conseil exerçait tous les pouvoirs : législatif, judiciaire, administratif. Il gouvernait dans le sens le plus large du mot. Et cela collectivement ou même individuellement. Après avoir participé à quelque débat sur une question de politique extérieure, tel doumnyï dvorianine pouvait être envoyé comme gouverneur de province à Viatka, puis désigné pour commander un régiment à Siévsk, ou encore, entre deux commissions de ce genre, chargé de « suivre la croix " dans quelque procession solennelle en y représentant le prince, ou de porter à un personnage de distinction des mets que le souverain daignait lui envoyer de sa table. Après quoi, reprenant séance, il avait chance de juger