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LES HOMMES DE SERVICE

fonctions civiles qui peuvent leur être attribuées, ils constituent l'armée du souverain, cantonnée en temps de paix sur ces mêmes possessions territoriales, mobilisée instantanément en temps de guerre. Le service commence à quinze ans. A cet âge, le fils d un pomiéchtchik reçoit une part du domaine paternel, ou, si la famille est trop nombreuse, une allocation nouvelle. A la mort du pomiéchtchik le domaine est parta^^é entre ses fils, les filles obtenant aussi, mais à titre viager seulement, une part qu'elles doivent abandonner quand elles se marient. En cas d'insuffisance, il y a lieu encore à une attribution de lots supplémentaire. Les échanges de pomiésiia sont autorisés, à la condition que 1 Etat n'ait pas à en souffrir : ii lui faut homme pour homme. Pour les volichiny, 1 État n'intervient pas en principe dans le partage des héritages, mais il veille à ce que chaque lot soit représenté par un homme disponible.

Le système est évidemment d'une application plus aisée avec les poîinechtchiki. Maitre de leur fortune, le souverain les a beaucoup plus dans la main ; aussi la politique de Moscoi* tend-elle invariablement à remplacer les alleux par les fiefs, les domaines héréditaires par les allocations viagères. Sur les terres annexées à 1 empire par la force des armes, la substitution est plus aisée et s'opère rapidement. Les lois de la guerre y pourvoient, autorisant les confiscations en masse et la distribution des terres confisquées. Vingt ans après l'annexion de Novgorod, un document datant de 1500 nous montre, dans les deux districts de Ladoga et d Oriéchek, cent-six pomiéchtchiki se partageant la moitié du sol cultivé : gens de condition inférieure pour la plupart, artisans, domestiques. D'autant plus dociles. L'ancêtre juridique du propriétaire foncier (ie type commun dans ces parages est, au seizième siècle, le valet de chiens du prince apanage du quatorzième. Il a l'obéissance dans le sang.

Ailleurs, là où l'œuvre d'unification a été réalisée par les méthodes douces, les vottcliinniki ve^ieni en majorité. Ils sont beaucoup moins maniables, et c est contre eux que sera dirigé

l'assaut furieux auquel le Terrible devra sa renommée sanglante.

Généralisé à la suite de cette crise, le rég^ime des pomiéstia comporte un autre inconvénient : eu égard à 1 insuffisance de disponibilités territoriales que j'ai signalée précédemment, il crée un véritable prolétariat foncier. Tel pomiéchtchik appelé sous les armes se plaint de n avoir pas de quoi se procurer un cheval ; tel autre, exerçant les fonctions de chantre d église dans l'attente du lot qui doit lui revenir, manque du nécessaire pour servir, même à pied. Mais enfin le nombre y est et le souverain a une armée qui ne lui coûte rien.

Il lui faut encore une administration. Celle-ci ne coûte qu'aux administrés. Administrer veut dire alors exercer la justice et la police criminelle , sans plus , — et l'on est nourri. Dans l'ensemble, le système est ici le même. Sur la plupart des terres allodiales en vertu de privilèges antiques, sur d autres terres encore en vertu de chartes spéciales, les propriétaires, hommes de guerre ou même hommes d'église, sont juges, c'est-à-dire qu'ils y exploitent, pour leur compte, le droit de justice érigé en bénéfice ; ils empochent le produit de la chicane, monnayé en frais et taxes de diverse nature, et le produit de la vindicte publique, monnayé en amendes que les condamnés où, à leur défaut, les communes doivent au justicier. Sur les terres qui échappent à cette juridiction, l'exploitation des mêmes bénéfices est partagée entre les agents directs de l'État, opérant pour son compte, et d'autres « hommes de service » , auxquels l'Etat délègue ses droits et SCS profits, et qui se substituent à lui en qualité de lieutenants (naviiéstnikij , baillis fvolosliélij, gouverneurs. Gouverner une ville ou une province veut dire vivre sur une ville ou sur une provmce en y percevant les frais de justice. C'est ce qu'on appelle le kormldntc (de kormit, nourrir) , et les kormlenchtdiiki par excellence sont les gouverneurs. Quand, plus tard, le développement de la vie économique réclamera des agents d'administration au véritable sens du mot, on ne songera pas un instant à faire état des gouverneurs pour cet office. Les

L'ADMIMSTRATION S5

besoins nouveaux susciteront des org^anes nouveaux , les autres restant là pour manger et n ayant pas d'autre raison d être.

Parfaitement assimilable au droit territorial des voitchinniki, bénéfice plutôt que fonction, le kormlénié participait du droit civil plutôt que du droit politique. La veuve d un boïar pouvait V prétendre, ou d autres héritiers à son défaut, toute la famille du titulaire décédé. De même, à côté du g^ouverneur exploitant une province, le bailli, dans son bailliage, n était pas un subordonné mais un concurrent; il retenait pour lui certaine catégorie d affaires et certains justiciables, la juridiction à exercer sur les terres noires par exemple, tandis que les terres blanches ressortissaient à son voisin.

On devine à quels abus se prêtait ce svstème. En principe, cependant, les frais de justice étant strictement déterminés, les bénéfices se trouvaient limités à leur montant. Mais il v avait les accessoires, les pots-de-vin inévitables, le produit indéfini de la gabegie dans une organisation qui échappait à tout contrôle effectif. Ce fut la plaie générale du régime.

Nulle règle encore, au moins en principe, pour le recrutement de ce double personnel. Le choix du souverain était libre. Dans la pratique, il se trouvait cependant circonscrit par la difficulté de rencontrer les aptitudes nécessaires en dehors d une certaine couche sociale. La politique de Moscou s appliquait à élargir les cadres et à y faire entrer des contingents nouveaux, empruntés à toutes les couches et aux basfonds même de la société. Ses tendances démocratiques étaient paralysées par 1 insuffisance du développement intellectuel. Pour faire décemment figure de namiéstniki, les valets de chiens suffisamment stvlés manquaient. Ainsi Télément social, le principe d hérédité et 1 esprit aristocratique se confondirent, sur ce point, avec 1 élément politique et le principe de cooptation, et le résultat fut un phénomène, dont aucun autre pays d Europe n a connu 1 équivalent, le miéstnitchestvo. Le nom même est à peu près ignoré en dehors de la Russie. Je vai^ taciier d expliquer la chose.

III ' I,E MlÉSTiMTGHESTVO

Théoriquement, c'est le droit qu'aucun code n'a établi, mais que la coutume reconnaissait à tout slovjilyï, quand il était commandé pour servir avec un autre, de ne pas recevoir une place (miésioj inférieure à celle que lui ou ses ascendants quelconques avaient occupée par rapport à ce compagnon ou à ses ascendants. Voici deux hommes appelés à commander deux bataillons d'un même régiment. Ils sont fils de boïars tous deux; mais le grand-père de l'un, étant général, a eu sous ses ordres le père ou Taieul de l'autre. Il y a miéstniichesivo, c'està-dire que le petit-fils du général a le droit absolu de refuser service avec le compagnon qu on lui donne. Rien ne s'oppose et il ne saurait objecter, si tel est le bon plaisir du souverain, à ce qu'on fasse de lui un palefrenier, pourvu qu'à ramasser le crottin il ne se rencontre pas, dans la même écurie, avec un autre palefrenier dont le père aurait été marmiton, alors que le sien tenait la queue de la casserole. Mais, le cas échéant, on n'en ferait pas un général disposé à partager le même com- »*iandement avec le fils du marmiton.

Représentez-vous maintenant que le calcul des préséances ainsi revendiquées portait dans la ligne ascendante sur tous les degrés et sur toutes les branches, et imaginez la comphcation des cas et la fréquence des disputes qui en résultaient. La vie politique de l'État moscovite en a été remplie, et l'omnipotence du chef de cet État y a trouvé une unique mais sérieuse restriction.

l'ogodine en a cherché 1 origine dans les relations établies entre les princes aparagés. Cette théorie n'a plus guère de partisans. Dans les premières contestations de cet ordre dont nous ayons connaissance et qui coïncident d'ailleurs avec l'apparition des premiers livres généalogiques frodoslovnyia hnigij, le

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principe plus général de la famille apparaît avec évidence. Dans son propre intérêt, le gouvernement moscovite respectait et cultivait ce principe, base de son établissement dvnastique, et, eu cherchant à le combiner avec son système contradictoire d'une hiérarchie basée sur le service, il eut le miésinitchestvo. Et il s en félicita d abord. Dépendant toujours et uniquement des places octroyées par le souverain, les disputes ainsi soulevées allaient directement à 1 encontre du principe corporatif; elles excluaient toute idée d aristocratie proprement dite et fortifiaient 1 idée du service. Elles demeurèrent d ailleurs enfermées d abord dans le cercle des relations privées et portèrent sur des vétilles. Un boïar revendiquait la place d un autre à la table d un ami commun; les femmes de deux hauts fonctionnaires se disputaient une place à 1 église; un évéque, car le clergé s en mêla lui aussi, refusait de manger d un même plat avec un prélat moins bien apparenté. Il y eut, jusqu au sein du clergé noir, une hiérarchie de monastères, et, dans les communautés, les moines se querellèrent pour le rang à occuper derrière les saintes images processionnellement portées. Les marchands suivirent lexemple général, et Ostrovski, le grand écrivain dramatique, a marqué de nos jours encore la survie, dans cette classe, des habitudes ainsi contractées.

Mais le moment arriva où, un jour de bataille, deux généi- uix entamèrent, devant Tennemi, une querelle de ce genre. Ce fut le cas à Orcha, en 151-4, et la bataille tourna mal. Il fallut alors réagir. Suspension de Tordre des préséances pour un temps déterminé, pour le cours d une campagne par exemple; pénalités sévères pour les cas de contestation mal justifiée, le gouvernement essaya de tout, sans oser toucher à cet article d'une constitution non écrite mais d'autant mieux défendue. L'aristocratie y employait ses meilleures ressources; elle y brûla ses dernières cartouches et v mit ses dernières fiertés, sans prendre garde que, tandis qu elle s'occupait ainsi d arithmétique nobiHairo, le pouvoir lui échappait des mains. Longtemps, en fait, les premières places lui furent assurées, 1 Etat

ne parvenant pas à les remplir entièrement; et, quand d'autres candidats se trouvèrent, le miéstnitchestvo se montra impuissant à empêcher l'œuvre de nivellement démocratique qui s accordait fort bien avec son principe. En faisant prévaloir, dans les comptes de famille, le coefficient des places distribuées par le souverain au g^ré de sa fantaisie, il ruinait 1 élément générique dans sa valeur sociale, corporative; il élaborait, à titre de remploi, une autre sorte de collectivité, plus docile, plus souple et sans laquelle la Russie du seizième jusqu au dix-huitième siècle eut été peut-être incapable d accomplir sa tâche gigantesque, mais qui n'était pas une classe, qui était une équipe, un régiment, ou une chiourme.

Assurément, en opposant les qualités individuelles au mérite de la naissance, le système a servi, dans une certaine mesure et en dernière analyse, à dégager un autre principe fécond : la personnalité. Aussi, serait-il souverainement injuste de ne voir avec certains historiens, dont Valouiev, dans le miésinitchestvo. qu un exemple d'immobilité chinoise. Le système lui-même n'a pas été immobile : il s'est modifié avec le cours du temps; il s'est développé; il a subi et exercé dès réactions diverses. Mais si, par la résistance passive opposée à l'absolutisme, il a pu lui créer des embarras sérieux, il n'a mis en face de lui aucune force sociale ou politique susceptible, en paralysant son action, de la suppléer, de la diriger ou de la contrôler.

Une autre force de ce genre existait, au moins en germe, dans cette organisation communale, dont j'ai déjà fait mention.

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