LA JUSTICE
ment engagées à transiger; puis, aucune ne consentant à réduire ses prétentions, les arbitres, après avoir retroussé leurs manches, exhibèrent deux boulettes en cire, et lun d eux interpella dans la foule un des spectateurs. " Toi. avec tel habit et tel bonnet, avance ici. » L homme, s'approchant, tendit son bonnet, où les deux boulettes furent introduites, et d où un autre homme, choisi de même, eut à les retirer 1 une après l'autre. La première retirée était la gagnante, et il se trouva qu elle donnait raison à 1 Anglais. Sur quoi rassemblée applaudit et demeura persuadée de Texcellence d une cause ainsi justifiée, voire de la probité des marchands anglais en général. (Collection Hakluyt, II, '209.)
On devine les raisons qui empêchèrent 1 État d accorder la même confiance à ce genre de preuve dans les affaires qui l'intéressaient. Il en imagina conséquemment d autres, parmi lesquelles le povalnyï obysk : sorte d'enquête de moralité, il fut particulièrement en faveur sous Ivan le Terrible. La voix du peuple, vox Dei, était censée y intervenir, et, pour cela, on voulait un grand nombre de témoignages. Les faux témoins étaient sévèrement punis, knoutés sans rémission. Mais la sanction avait pour effet commun de fermer les bouches. Quant à la preuve écrite, elle n'a fait son apparition qu'à la fin du seizième siècle.
L'exécution des jugements comportait, en matière civile, des pratiques fort singulières. Insolvable, la partie condamnée était livrée à l'autre u avec la tête " fgolovoiouj, cest-à-dire que le débiteur devenait la chose, l'esclave du créancier jusqu'à l'acquittement de la dette. Solvable, mais refusant de payer, le débiteur était soumis au pravièje. Gela consistait à amener le récalcitrant devant la maison de justice et à le faire fouetter sur le gras des jambes du matin au soir. La rigueur et 1 efficacité de cette contrainte étaient très variables, dépendant des pourboires que les parties offraient aux exécuteurs. Tel débiteur s'en tirait sans grand dommage et tel autre était estropié. La durée de la contrainte, indéterminée d'abord, fut fixée, entre 1555 et 1628, à un mois pour une somme de
es IVAN LE TERRIBLE
100 roubles; au bout de ce temps, le débiteur devait être livré au créancier. Mais toujours les gens de marque eurent le privilège de se soustraire au pravièje, soit en s y faisant remplacer, soit même en y faisant défaut.
L'extrême vénalité des juges opposait un autre et plus sérieux obstacle à la répartition égale de la justice, la coutume couvrant ce genre d abus dune très large tolérance. Les potsde-vin (vziatkij étaient sévèrement interdits en principe ; mais l'usage voulait qu en se présentant à la barre les parties déposassent une offrande devant les saintes images, <i pour les cierges » , et, à Pâques, les magistrats de tout ordre avaient le droit de recevoir des « œufs rouges » accompagnés de quelques ducats. Le père du Terrible, Vassili, eut connaissance d un juge qui, après avoir reçu une somme d argent d'une des parties, et une autre somme, moindre, de 1 autre, donna gain de cause à la plus offrante. Interpellé, le magistrat reconnut le fait et pensa le justifier : « Entre un homme riche et un homme pauvre, je nhésite pas à ajouter plus de foi au premier : il a moins d'intérêt à me tromper. " Vassili sourit et se montra clément.
Soyons indulgents à notre tour pour une société où la lutte pour la vie s'exaspérait au sein de toutes les classes par la destinée précaire de toutes les conditions, et essayons de nous rendre compte du régime économique où le vravièje a pu se produire et se maintenir.