LA PAUVRETÉ
généralisant, rend la dureté des cœurs générale. Au seizième siècle, la richesse, l'aisance même ne sont, dans ce pays, qu'un phénomène exceptionnel.
A côté des monastères, il n'y a guère qu'une famille, les Stroganov, en possession d'une fortune considérable. Fletcher leur attribue 300,000 roubles d'argent comptant, en dc4iors de leur domaine territorial qui est immense, de leurs exploitations agricoles qui s'étendent des rives de la Vytchegda jusqu'à la frontière de la Sibérie, et de leurs établissements industriels où ils occupent dix mille ouvriers libres et cinq mille serfs. Ils payent à 1 État 23,000 roubles d'impôts, mais lÉtat est en train de les ruiner en exigeant toujours davantage, et ce même système fait précisément que les Stroganov sont une exception.
L'État et l'Église, Baal à double face, dévorent tout, pompent la richesse nationale et en tarissent la source, 1 État par ses exactions, l'Église par le taux usuraire de ses prêts. Tout le monde est endetté et les plus pauvres payent l'intérêt de leur dette avec leur travail, qui est ainsi perdu pour 1 économie générale et la formation de la richesse commune. La formule par laquelle l'homme et la femme, et parfois une famille entière, enfants compris, s engagent à servir « pour l'intérêt » fza rost shujiti ve dvoïé po vsiadni) devient usuelle dans les contrats de prêt dont le nombre augmente.
Déjà signalée plus haut, la rareté de la monnaie est ellemême un indice de cette détresse universelle. Au témoignage de Guagnino, les peaux d écureuils servirent aux échanges jusqu'à la fin du siècle, et d ailleurs Pierre le Grand payera encore ses fonctionnaires de cette façon. Cependant, au seizième siècle, la frappe restait libre, 1 État n'intervenant que pour le contrôle du poids et du titre. Quelques ouvriers recevaient même le droit de mettre leur nom sur les pièces. Très communément aussi on employait l'argent en lingots, et les monnaies primitives de Novgorod, dont Ghaudoir nous a donné des fac-similés dans son ouvrage (Aperçu sur les monnaies 7-us.sc's, 1836) n'étaient aussi que des lingots. L'habitude
de considérer l'argent ou lor comme une marchandise devait se maintenir longtemps dans les esprits. Mais les matières manquaient. Si, contrairement à lassertion de Paul Jove fPauli Jovii Descripiiones, 1571), les mines ne faisaient pas entièrement défaut; si, en 1482, déjà Ivan III sollicitait du roi de Hongrie, Mathias Korvin, un certain nombre d'ingénieurs pour en exploiter quelques-unes, et si en 1491 des terrains argentifères furent découverts sur les bords de la Tsvlma, affluent de la Piétchora, la production restait très insignifiante et la Russie demeurait, à cet égard, tributaire de l'étranger. En fait d'or, il n'y avait même en circulation que des monnaies étrangères, ducats hongrois, hollandais, polonais, florentins, shiffs-iiobles ou roses-nobles anglais, et pour l'argent, les florins hollandais, les thalers allemands, appelés communément efimki fJoachims ThalerJ et les shillings anglais figuraient en nombre. La rareté des espèces or était si grande que toute circonstance déterminant une demande plus considérable, mariage ou baptême dans la famille régnante, envoi d'une mission à l'étranger, amenait une augmentation subite de la valeur des pièces, jusqu à la porter au double. A 1 occasion des mariages et des baptêmes il était d'usage que le souverain reçût des présents en ducats de la part des boïars et des représentants des corps constitués, et les ambassadeurs avaient besoin d'or pour paraître décemment, même en Pologne.
Le souverain en avait suffisamment toujours dans ses caves. Il était le maître très riche d'un pays très pauvre. Il éblouissait tout le monde, et même le monde occidental, par son opulence, sans qu il soit possible de se faire une idée entièrement exacte de la mesure de cette richesse et de la façon dont elle était obtenue. Aussi me bornorai-je, sur ce point, à de très brèves indications.
l'organisation FINAISCIERE 83