MOSCOU ET BYZA^'GE
au point de vue intellectuel, dans un isolement à peu près complet. Depuis laroslav (1016-1054), mariant sa sœur à Casimir de Pologne, une de ses filles au roi de Hongrie, une seconde au roi de Norvège et une troisième à Henri I" de France, aucune autre alliance de ce genre n'avait continué la tradition, au milieu des héritiers du grand prince Kiovien se disputant les lambeaux de l'héritage; et, en 1169 déjà, Kiev avait été saccagée par d'autres barbares qui ne venaient pas d'Asie. Parmi les petits princes russes apanages, c était à qui s emparerait de 1 ancienne capitale, en y portant le fer et le feu. Et la vérité est encore que, du fait de son alliance spirituelle avecByzance, cette Russie, démembrée et dévastée par ses propres enfants, se trouvait attachée à un cadavre; inféodée à la science grecque alors que la condamnation de la culture antique, la fermeture des anciennes écoles, lintroduction des idées orientales y proscrivaient la liberté de la recherche, condition essentielle du progrès. Les contemporains de Photius (-j- 891) attribuaient le savoir du patriarche aux sortilèges d un page juif, comme la science de 1 archevêque Théodore (Santabaren) fut confondue par Léon le Grammairien avec l'évocation des ombres des trépassés. L historiographie réduite à des recueils de légendes, la philosophie interdite dans l'enseignement, le mouvement intellectuel circonscrit dans la sphère des polémiques religieuses, marquaient les phases d'une irrémédiable décadence. Dès le douzième siècle, les monastères d Orient se montrèrent incapables d utiliser les matériaux scientifiques dont ils disposaient.
L'isolement intellectuel de la Russie orthodoxe a été la conséquence directe de son affiliation à cette Aima mater byzantine. Sur deux cent quarante écrivains russes ayant paru jusqu'à la fin du dix-septième siècle, en mettant à part les catholifjues du sud-ouest, cent quatre-vingt-dix furent moines, vingt membres du clergé séculier, et les trente autres auteurs pour la plupart d'ouvrages consacrés à des sujets religieux. La littérature et la science étaient donc d'Église presque
exclusivement. Or, au treizième siècle déjà, cette Église constituait un monde fermé, impénétrable. L'orthodoxie proscrivait tout contact avec les infidèles, jusquà imposer aux souverains russes cette habitude de se laver les mains après une audience donnée aux ambassadeurs étrangers, qui devait tant offusquer Possevino à la cour du Terrible. L'accession du métropolite Isidore, lélu de Byzance, à lUnion florentine et la prise de Constantinople par les Turcs aggravèrent encore cette solitude. Du coup, l'Orient lui-même se trouva frappé de suspicion, en même temps que le triomphe de rislam passait pour un châtiment mérité. A cette époque aussi, la légende du séjour de saint André en Russie, donc de l'ancienneté et de lindépendance de 1 orthodoxie locale, vit le jour et se propagea rapidement. L'idée dune religion nationale traduisant les traits originaux du génie slave s imposa aux esprits.
Et cependant, loin de ravonner d un éclat nouveau, l'Église nationale s'enfonçait de plus en plus dans les ténèbres. Vers la fin du quinzième siècle, plus de trace des écoles dont l'existence dans les monastères est précédemment attestée par de nombreux témoignages. Au commencement du siècle suivant, 1 archevêque de Novgorod, saint Gennadius, constate avec chagrin que les sujets qu'on lui amène pour la consécrjjtion ne savent ni lire ni écrire. L enseignement oral lui-même a disparu, la chaire devient muette, et, au témoignage des voyageurs étrangers, sur dix habitants c'est à peine si on en trouve un sachant réciter le Pater. Un siècle plus tard, en 1620, un savant suédois, Jean Botvid, discutera sérieusement la question de savoir si les Moscovites sont des chrétiens!
Les monastère continuent bien à collectionner des livres. Quelques-uns possèdent même des bibliothécaires. Mais la lecture devient la spécialité d'un petit groupe d'élus. Elle s érige en science et passe de plus en plus pour être toute la science. Lire le plus qu on peut, apprendre même par cœur les choses lues, n'est-ce pas tout ce qu'on peut faire? Le sa\ant