‹ Ivan le TerribleChapitre 48 sur 228 · L'ASCÉTISME · texte numérisé non relu

L'ASCÉTISME

mot de Démocrite, époux d'une femme minuscule : « Jai pris le moindre mal! " S'inspirant des mêmes principes, lÉp^lise considérait la femme comme l'instrument principal du démon dans son œuvre démoralisatrice, et maudite donc aussi était la femme, et maudites avec elle toutes les formes d'art dont elle a été toujours et partout la g^rande inspiratrice.

Dans la vie religieuse, cette tendance aboutissait directement au formalisme stupide des docteurs ecclésiastiques, qui, jusque dans la façon de porter la barbe ou de se vêtir, apercevaient des vérités éternelles, des dogmes immuables. Après l'Union florentine et lérection de 1 Église nationale en gardienne unique des traditions sacrées, la forme devient un tabernacle, l'arche sainte où la foi est mise en dépôt. En dehors, il n'y a que le rationalisme latin, catholique ou protestant, il n'importe, source d'impiété et d hérésie dans l'un et dans l'autre cas. Le raisonnement est proscrit, lui aussi, et, en éliminant ce ferment essentiel de tout progrès, Moscou s'est placée intellectuellement à un niveau plus bas encore que Byzance, où la controverse dogmatique a toujours conservé ses droits. Ici, à partir du douzième siècle, on n agite plus que des problèmes ainsi conçus : » Un prêtre qui ne s'est pas endormi après avoir mangé peut-il, au matin, célébrer le saint sacrifice? — Peut-il encore le faire si un mouchoir de femme est cousu à son vêtement? » Les sermons eux-mêmes, tant qu'il y en a, ne portent guère que sur des questions de rite : " Faut-il, en célébrant les offices, marcher avec ou contre le soleil? — Doit-on se signer avec deux ou trois doigts? » Le premier concile réuni par Ivan IV s'occupera encore de cette question et prononcera 1 excommunication contre le signe de croix bi-digital.

La foi identifiée avec le rite réduit la piété à l'accomplissement de certanies pratiques extérieures, à l'observation des jeûnes, aux longues stations dans les églises, La confession, impliquant un acte de rehgion intérieure, passe au second rang. Les plus dévots ne se présentent au tribunal de la pénitence qu'une fois par an. Les plus scrupuleux ne se font pas

un cas de conscience de n'avouer qu une partie de leurs péchés. Les cérémonies tiennent lieu de tout. Elles prennent une ampleur de plus en plus grande, s accompagnent d'une mise en scène de plus en plus théâtrale : procession du dimanche des Rameaux, où, monté sur un àne, le Métropolite fait le tour des églises et distribue les bénédictions à la foule qui étend ses vêtements sous les sabots de l'animal symbolique; célébi-ation de la fête des trois Hébreux jetés dans la fournaise : on remplace la chaire par un grand poêle, et, avec des rites compliqués, on y introduit trois jeunes gens vêtus de blanc. On ne va pas jusqu'à les brûler effectivement.

Le sentiment religieux restait très intense ; il s égarait dans des sentes fangeuses, sombrait dans les fondrières. Tandis que le Domostroï recommandait de répéter six cents fois par jour telle prière dont l'effet devait être d'amener, au bout de trois ans, une triple incarnation du Père, du Fils et du Saint- Esprit dans la personne du récitant, on discutait pour savoir si le seuil d une femme en couches pouvait être franchi sans péché, ou si le lait d une vache venant de vêler n était pas impur. Avec le sensualisme guettant ainsi et surprenant les âmes pieuses au coin des chemins de traverse, la superstition leur tendait d'autres pièges. L'élément finnois, demi-païen encore, se faisait valoir dans la sphère indéfiniment étendue de ces cérémonies, où l'esprit du paganisme triomphait ouvertement. Au nord, croyances et coutumes, tout lappareil de l'ancien culte devait, jusqu'au dix-huitième siècle, conserver son empire au milieu d'une population ethnographiquement moins ouverte à la conquête slave et intellectuellement moins accessible à linfluence chrétienne. Les progrès de l'une et de 1 autre ne furent longtemps marqués, dans cette zone, que par des îlots, des colonies disséminées çà et là à travers l'espace immense. Récemment encore, la carte de Keppen a révélé, dans une bonne moitié des habitants de ce pays, la prédominance des traits caractéristiques de la race tchoude. Race superstitieuse par excellence. La nature a toujours pesé lourdement ici sur l'homme. Forêts impénétrables, rochers tou-

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