SURVIVANCES PAÏEN IN ES
chant les nuag^es, déserts de pierres amoncelées, ou suite ininterrompue de lacs et de marécages : une impi^ession de terreur se dégag^e de ce paysage. Les oreilles sont remplies par le fracas des chutes d'eau ou par le mugissement éternel des vents en furie ; les aurores boréales mettent dans les veux des lueurs sinistres d'incendie; errant sur les eaux stagnantes, les feux follets frappent 1 imagination; les animaux féroces ou venimeux, Tours, la vipère, dressent une menace de mort à chaque pas que l'on fait. De tout cela, le Finnois s'est fait une religion qui n'est qu'un grand frisson d'épouvante. Ses dieux sont fils d'Ahriman plutôt que d Ormuzd. Chaque pierre, chaque arbre renferment un esprit malfaisant. Et il n est contre eux qu'une seule ressource : la sorcellerie. Prêtre et sorcier ne font qu'un. L'imitation artificielle des bruits de la nature hostile calme ces esprits éternellement irrités : c'est l'essence de la foi répandue sur l'immense continent qui va des monts de l'Oural jusqu'aux mers de la Chine et du Japon, des rives lugubres de la mer de glace jusqu aux hauteurs mornes de 1 Himalaya, et c est le secret d une liturgie qui, dans les mêmes limites géographiques, n'est que tourmente d'éléments déchaînés, mouvement et bruit. Tambours, gongs, clochettes et cris font rage. Le prétre-sorcier, le Chamane des Ostiaks, danse autour du feu en frappant un tambour et les assistants s'acharnent à couvrir le tapage qu il fait avec d autres clameurs, jusqu au moment où, étourdi, défaillant, le pontife sera saisi par deux hommes et à moitié étranglé au moven d'une corde qu ils lui passent autour du cou. Le bruit assourdissant, la vue des flammes, les contorsions du corps et la compression de la glotte déterminent alors un état d'extase, au milieu de laquelle l'esprit se révélera à l'intermédiaire halluciné.
Visant inconsciemment à une prise dominatrice sur la nature, ces rites participent sans nul doute du grand courant libérateur qui, partout, a porté le génie humain à la revendication de sa supériorité et à la conquête de ses plus beaux privilèges; mais ici i évolution reste à sa première phase et la
Russie du Nord s'en est trouvée longtemps arrêtée aux béjjaiements de 1 instinct religieux, à l'alphabet de la science émancipatrice, aux pratiques rudimentaires. En plein seizième siècle, les tribus finnoises de la Vodshaia-Piatina — le gouvernement actuel de Saint-Pétersbourg — adoraient les arbres et les pierres et leur faisaient des offrandes. Le monde demeurait peuplé pour elles d'êtres fantastiques : vipère ailée portant une tête d'oiseau et une trompe capable de semer la destruction sur la terre entière ; dragon à dix têtes ; plante ayant la forme d'un mouton et mettant bas des agneaux. Les Russes du temps montraient aux étrangers des bonnets garnis avec la fourrure de ces prodiges !
Le clergé orthodoxe combattait généralement ces superstitions, mais les favorisait aussi parfois. Quelques-uns de ses membres composaient eux-mêmes des livres de sortilèges, réussissaient à les introduire dans la littérature ecclésiastique et en tiraient de gros profits. Les évocateurs d'esprits se rencontraient jusque dans les monastères. A la fin du siècle, le Terrible aura des sorciers dans son entourage. Dans les familles le plus dévotement chrétiennes, certaines divinités païennes conservaient leur place au foyer : le rod et les rojaniisy, entre autres, présidant à la naissance et à la mort des hommes et réclamant des offrandes. Et, parmi ces offrandes, la koutia, mets préparé pour le repas des funérailles, était adopté par 1 Église !
Sous l'empire des mêmes croyances superstitieuses les moindres événements de la vie recevaient un sens mystérieux et prophétique : un craquement des murs, un bourdonnement dans les oreilles, une démangeaison des doigts annonçaient un voyage ; les cris des canards, le tremblement des cils présageaient un incendie prochain. Sous le nom général de Rafli, on comprenait toute une littérature contenant l'interprétation de ces signes, ainsi que celle des songes, auxquels on attribuait une grande importance. Les femmes enceintes offraient du pain aux ours promenés en bandes par les jongleurs ambulants, les sl.onwrokhy, et, par le grognement de ces animaux,
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se renseig^naient sur le sexe de l'enfant qu'elles attendaient. Sorciers généralement, eux aussi, et thaumatur.o-es. prêtres du culte mi-chrétien mi-païen qui se partag^eait la foi des habitants, les ^/lomoro/î/i/ jouissaient d'un prestige que les foudres de l'Église ne parvenaient pas à ruiner. Ils mettaient un homme en sûreté contre la colère du souverain en lui faisant porter sous l'aisselle g^auche l'œil droit d'un aigle, enveloppé dans un mouchoir. Ils prenaient un peu de terre sous les pas d'un homme dont on voulait se débarrasser, et c'était un homme voué à la mort. La terre jetée au feu faisait qu'il desséchait en même temps. Les anges, invoqués au commencement de chaque travail, saint Nikita habile à chasser les démons de la maison où on sollicitait son secours, n'étaient pas oubliés pour cela. Paganisme et christianisme, religion et superstition se superposaient, se mêlaient, se confondaient. Dans les réunions nocturnes accompagnant certaines fêtes, la veille de la Saint-Jean, la veille de Noël, le jour des Rois, la fête de saint Basile, Dieu et le diable trouvaient leur compte. Le samedi d'avant la Pentecôte on dansait dans les cimetières en poussant des hurlements lugubres. Le jeudi saint on brûlait de la paille pour évoquer les morts — et on allait dans les églises chercher derrière l'autel une pincée de sel, remède infaillil^le contre certaines maladies.
Le seizième siècle a vu les vestiges de la superstition se perpétuant dans toute l'Europe, jusqu'au sein des cours les plus policées, et au Vatican même. Sans parler des astrologues, que Paul III ne manquait pas de consulter à chaque décision importante, mais qui passaient pour les représentants d'une science, la chute d'un hibou n'annonçait-elle pas sa fin prochaine à Alexandre VI ? Mais ici, ce siècle a correspondu à l'épanouissement le plus complet des mêmes croyances, constituant le fond d'une vie intellectuelle dépourvue d'autre aliment substantiel. La littérature en a vécu pour une large part, jusqu'au seuil de l'époque moderne, et l'autre part n'avait guère de quoi contenter l'appétit des lecteurs
9% IVAIS LE TERRIBLE