CHAPITRE PREMIER
LE l'AYS ET LE PEUPLE
I. L'ancienne et la nouvelle Russie. — II. Le territoire. — III. Le» classes sociales. L'aristocratie. — IV. L'organisation politique et sociale. Les origines de l'absolutisme. — V. Les paysans. — VI. Les serfs. — VII. Les populations urbaines. — VIII. L'Église.
l'ancienne et la nouvelle RUSSIE
« Un aigle aux ailes multiples, aux griffes de lion, a fondu sur moi. Il m'a enlevé trois cèdres du Liban : ma beauté ma richesse, mes enfants. ISotre terre est déserte, notre ville ruinée, nos marchés détruits. On a emmené nos frères là où n'ont jamais vécu ni nos pères, ni nos grands-pères, ni nos ancêtres... "
Ainsi, par la bouche d un de ses chroniqueurs, Pskov, la ville libre et républicaine, réunie en 1510 au nouvel empire
moscovite, pleurait son indépendance perdue, ses privilèges détruits et ses fils condamnés à l'exil. Le père d'Ivan le Terrible, Yassili Ivanovitch, venait d'y passer, enlevant la grosse cloche qui, pendant des siècles, avait appelé les habitants au ViéichiéAei comices populaires du lieu, transportant àlintérieur de ses domaines des centaines de familles, bientôt remplacées par des immigrants moscovites, et proclamant lincorporation de la République à ses Etats.
Et c était, dans un coin alors ignoré du monde européen, la répétition, à courte distance, d un chapitre d'histoire européenne. Ainsi, en 1467, Charles le Téméraire avait renversé, à Lièfre, le fameux perron, antique colonne de bronze, au pied de laquelle, pendant d'autres siècles révolus, le peuple était accoutumé de faire ses lois, d'accomplir tous les actes de la vie publique; ainsi encore, dans un proche voisinage, luttant avec ses vassaux de Bourgogne, de Bretagne, de Guyenne, Louis XI travaillait, en même temps, à « réunir les fleurons « de sa couronne de France.
D un bout à lautre du continent européen, ce fut l'heure décisive des grandes formations politiques, accompagnées partout des mêmes crises douloureuses. Mais ici, dans ce lointain nord-est, la tache des « rassembleurs » de la terre russe » , comme on les a appelés, fut particulièrement ardue et pénible. Il ne s'agissait pas, en effet, seulement de rattacher l'une à l'autre des provinces reliées déjà par des affinités multiples, des traditions communes, une solidarité d'intérêts évidente. Imaginez la France conquise au quinzième siècle par les Anglais et quelque prince bourguignon fondant non pas même à Dijon, mais en Allemagne, en Suisse ou en Italie, le noyau d'une nouvelle monarchie destinée à recueillir les débris de la patrie française démembrée, dissoute — vous aurez l'équivalent de l'obscure et laborieuse gestation d'où, aux premiers jours du seizième siècle, sortait ce monde nouveau : la Russie des Ivan et des Vassili.
Quelle Russie? Non pas celle que vous traversez aujourd hui en sleejnng-cnr, de Kiev à Saint-Pétersbourg ou de