‹ Ivan le TerribleChapitre 52 sur 228 · MACAIRE · texte numérisé non relu

MACAIRE

prit critique. Il n"a pris aucun souci de contrôler l'authenticité des textes entassés dans son encyclopédie, et, avec les plus sottes inventions, il y a introduit des biographies de saints absolument fantaisistes — en y comprenant celles de quiarante bienheureux canonisés d'un seul coup aux conciles de 1547 et de 1549. Mais, là encore, la politique de Moscou imposait sa loi : il lui fallait un ciel à sa mesure, rayonnant d'un éclat soudainement accru sur l'immensité des provinces nouvellement groupées autour du foyer commun.

Macaire fut d ailleurs personnellement un polygraphe. En dehors de la Siépiénnaïa Kniga, dont j'ai déjà fait mention, et d'un grand nombre d épitres et d'instructions, on lui attribue encore la Kormtchaïa Knitja (kormtchyï : pilote), nomocanon russe, recueil de tous les écrits canoniques ou supposés tels, un livre de règlements monastiques — des compilations toujours! Mais Fauteur fut aussi orateur; il a descellé les lèvres, longtemps closes, de 1 Église nationale, et, bien composés, écrits avec une simplicité qui tranche sur tous les précédents littéraires du lieu, au point de faire croire à une improvisation, deux ou trois de ses sermons parmi ceux qui nous ont été conservés annoncent l'avènement d'un monde littéraire nouveau. Le troisième sermon, prononcé devant le Terrible après la prise de Kazan, est le plus laborieux des trois et le moins réussi, en un retour fâcheux aux pires errements du passé. A cet homme certainement bien doué le défaut général de culture artistique interdisait tout effort d'art proprement dit et, en y visant cette fois, pour se mettre à la hauteur du grand événement historique qu il devait glorifier, il tombait à côté du sublime, gauchement et lourdement

On a rapproché du Domostroï diverses œuvres en apparence similaires, italiennes, françaises, indiennes même. Je dirais volontiers qu il échappe à toute comparaison. Il est unique. Le livre a d abord ceci, de particulier qu'il ne correspond à aucune époque précise, ni même à aucun milieu déterminé. C'est, comme je l'ai indique déjà, une œuvre de compilation et une œuvre rétrospective. C'est pour cela aussi qu'elle est si

largement représentative. Le fond a été vraisemblablement emprunté par le pope Silvestre à des écrits antérieurs composés à Novg^orod, dont le livre reflète assez exactement les mœurs. La vie domestique qu'il met en scène est bien celle de 1 aristocratie locale, d un petit monde de boïars mi-propriétaires fonciers, mi-commerçants. A cette partie profane s'ajoute cependant un appendice consacré à la religion et à la morale, et là, au milieu d'autres emprunts faits à la littérature ecclésiastique ainsi qu à une littérature didactique spéciale très en honneur dans les monastères — comprenant notamment un recueil de menus pour les jours de carême — c'est 1 esprit de Moscou qui pénètre et domine dans toutes les matières rassemblées. Le dernier chapitre seul, en forme d'instruction adressée par le pope de l'église de l'Intercessionde-la-Sainte-Y;orge à son fils Anfime, passe avec raison pour être personnel à Silvestre. Encore 1 auteur n'a-t-il fait qn'y résumer les enseignements se dégageant des chapitres précédents. Ces enseignements se rattachent aux devoirs d'un bon chrétien envers Dieu et envers le prochain, envers le souverain et envers les serviteurs. Il s'en trouve d'assez bizarres, comme de retenir 1 haleine en baisant les saintes images, et d'autres où le rôle de la femme dans le ménage moscovite apparaît sous un jour singulier : elle ne doit assister aux offices qu autant que ses occupations le lui permettent. Nous verrons qu'elles lui laissaient peu de loisirs. Le chef de famille est tenu à plus d assiduité, mais l'exposé de son rôle à lui et de ses fonctions rappelle de façon déplaisante la législation du lieu. On dirait d'un autre code pénal. Il est recommandé à l'époux, au père, et au maître, d'user de discernement dans la distribution des châtiments, sans se laisser cependant aller à aucune faiblesse. Il évitera de frapper les coupables à la tête ou « sous le cœur » , de se servir de ses pieds ou d'un instrument contondant. Quelques contradictions sont mêlées à ces préceptes. Ainsi, en tel endroit, l'emploi du bâton est prohibé et, ailleurs, il est dit : « Si tu le frappes avec un bâton (le fils indocile), il n'en mourra pas. » G est 1 inconvénient de toutes

Page 1