‹ Ivan le TerribleChapitre 53 sur 228 · SILVESTRE · texte numérisé non relu

SILVESTRE

les compilations. De façon ou d'autre, entre celui qui bat et ceux qui sont battus les rapports de famille paraissent presque bornés à une répartition de coups à donner ou à recevoir. Pour l'épouse, quelques égards sont admis. L époux aura soin de la conduire à l'écart, loin des regards indiscrets, et là, après lui avoir enlevé la chemise — on insiste sur ce point et il est capital, en effet, dans un livre où les idées d ordre et d'économie tiennent une grande place — sans colère, en i tenant gentiment les mains de la patiente, mais en déployant la vigueur nécessaire, il lui caressera les épaules avec son fouet, sauf, la correction administrée, à se montrer affable et affectueux, de façon à ce que les relations conjugales ne se ressentent pas de ces intermèdes.

Leur retour assez fréquent semble probable; si, en effet, les devoirs de l'homme fouetteur sont à peu près réduits à ce genre d'intervention, ceux de la femme fouettée sont multiples et passablement onéreux. Levée la première dans la maison, elle doit, après avoir fait ses dévotions, répartir et diriger les occupations de tous les domestiques, et, leur donnant le bon exemple, être toujours occupée elle-même. On veut aussi qu'elle soit habile à tous les travaux manuels, couturière, blanchisseuse, et cuisinière experte. L'époux comme les visiteurs ne la surprendront jamais autrement qu un ouvrage à la main. Elle s'abstiendra de rire et de plaisanter avec les femmes de son entourage, voire d échanger avec elles des discours futiles, comme aussi d'ouvrir sa porte aux commères du voisinage, aux diseuses de bonne aventure et même aux marchandes.

Évidemment, il n'y a là qu'une règle idéale et comme une image renversée qu'il convient de redresser pour obtenir la vision exacte des réalités correspondantes, et c est une observation qui s'applique à plus d'une page du livre, au paragraphe où il est recommandé aux femmes de ne boire que du kvass comme à celui qui veut que les domestiques soient traités avec douceur et humanité, bien vêtus et bien nourris. Mais, en même temps, la silhouette du serviteur envoyé au

dehors avec une commission se dresse devant nous comme en une reproduction cinématographique. Arrivé devant la porte de la maison où on l'envoie, ce messager- modèle s'essuiera les pieds, se mouchera, — avec les doigts, prohablement, — toussera, crachera et dira enfin : « Que Notre-Seigneur soit loué! » Si on ne répond pas : Amen! il recommencera trois fois en élevant la voix, et enfin frappera doucement. Admis à l'intérieur, ilfera part du message qui lui a été confié, en évitant maintenant de se moucher, de cracher et de se fourrer les doigts dans le nez, puis se hâtera de regagner son logis...

Le trait le plus saillant de tous ces tableaux, comme des commentaires qui les accompagnent, c'est le matérialisme dont la vie domestique et la vie sociale, qu il représente, paraissent pénétrées. L'éducation des enfants est léduite à l'enseignement de la crainte de Dieu et à l'apprentissage des travaux manuels; une importance extraordinaire attribuée aux menus détails du ménage, à la confection des vêtements, à l'utilisation des rognures d'étoffe, à la disposition des bottes de foin et des paillassons en marque le caractère. Au chapitre des rapports sociaux, même note. Si on est invité à un mariage, on doit éviter de boire avec excès et de s attarder au banquet. Voilà l'essentiel sur ce sujet.

Le livre se relève à la fin, dans la partie où Silvestre a mis sa marque propre. Mais, aussitôt, le dualisme fondamental, ascétisme d'un côté, sensualisme de l'autre, s y manifeste. Le fils, auquel l'auteur propose un modèle de vie chrétienne, est-il un homme du monde, un laïque ' On peut y être trompé dabord. Ne pas dormir à l'heure des matines et ne pas oublier l'heure de la messe; chanter tous les jours matines, complies et noues, et ne pas s'enivrer quand il est temps d aller à vêpres, c'est bien ce qu on est fondé à réclamer d un moine — de l'espèce commune au seizième siècle. Mais non ! L'homme auquel on demande cela a une maison a lui, où on lui recommande de faire souvent venir des prêtres pour célébrer des molebni (offices) ; il va au marché, où on veut qu il

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fasse d'abondantes aumônes, tout en prenant souci de ses intérêts. Et le mélangée du divin et du profane, préceptes de haute vertu poussée jusqu'à l'austérité extrême et leçons de sagesse pratique frisant le cynisme, se poursuit d'un bout à l'autre. Aimer sincèrement tout le monde ; ne juger personne; ne pas faire aux autres ce qu on ne voudrait pas qu on vous fit; tenir la porte de sa maison largement ouverte à 1 indigence, à la souffrance, à toute détresse humaine; pardonner les offenses; souffrir sans se plaindre les mauvais traitements; venir en aide même à ses ennemis ; et enfin défendre la pureté de son corps en le mortifiant au besoin, oui; mais aussi, en cas de contestation, donner tort à ses domestiques eussent-ils raison, les frapper même pour éviter une querelle; chercher à contenter tout le monde — et, pendant le carême, ne pas négliger les bonnes recettes de plats maigres...

Il est clair que celui qui a écrit cela, en s'attachant à la forme, n'a rien compris à l'esprit du christianisme. Il v a vu surtout un manuel de philosophie opportuniste, et, lecteur assidu de la Bible, à certains égards il en est resté à l'Ancien Testament. Pharisien plutôt que disciple de Jésus, car la vie chrétienne qu il donne en exemple, c'est la sienne. Et il ne le laisse pas seulement deviner. Il entend qu'on sache qu'il a libéré tous ses serfs et élevé beaucoup d orphelins et que, pour avoir battu à propos ses domestiques, il est aimé et estimé de tous. Ce chapitre écrit par Silvestre est une Imitation de Silvestre. Nous verrons que l'auteur n'a pas réussi toujours à contenter tout le monde.

Dans l'ensemble du livre, lidéal évangélique, amour et humilité, se combine avec l'idéal biblique du pouvoir familial érigé en principe moteur de tous les rapports domestiques et sociaux. Et sur ce point, le Domostroï nous donne l'idée exacte d'une société où la famille est non seulement le centre, mais le foyer unique de la vie sociale, avec un chef en qui cette famille se résume et s'absorbe. Le chet n'est pas seulement le maître auquel tous doivent obéissance, mais l'être auquel tout se rapporte et dont tout dépend. Et c'estbien comme

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cela que les choses se passaient, même au seizième siècle, non seulement à Novg^orod, mais à Moscou. Tableau de mœurs dans certaines de ses parties, le Domostroï est cependant aussi un code. A cette volonté toute-puissante du pater f amilias il impose une règle. Hélas! nous avons vu combien elle est inconsistante et fragile. Le génie absolutiste de Moscou s'en est aisément accommodé.

En dépit de sa provenance novgorodienne, le livre est essentiellement moscovite. Des traits cemmuns ont pu être relevés dans V Instruction, de Vladimir Monomaque (douzième siècle) ; dans les Dottrine dello schiavo di Baii (treizième siècle) ; dans le traité rédigé pour Philippe le Bel par Egidio Golonna ; dans le Regimento délie donne, de Francesco Barberini (quatorzième siècle) ; dans le Ménagier de Paris (vers 1393); dans certains écrits tchèques du quatorzième et du quinzième siècle et jusque dans les Indische Hausregeln, édités par Fr. Stengler. L'humanité est de quelque façon identique à elle-même à travers les âges, les degrés de civilisation et les latitudes quelconques. Il n'empêche que nous sommes là en présence d un monde très particulier, où nous chercherions en vain aussi bien les rapports délicats et sentimentaux entre époux, évoqués par les écrivains italiens, que le luxe de table si copieusement décrit par le narrateur parisien. Chronologiquement le plus voisin du Domostroï, le Co7Hegia?io de Balthasar Gastiglione nous introduit dans une société où, jusque chez les artisans, dans l'intimité de 1 atelier, la vie prend une forme élégante et une distinction d art, et aussitôt un abîme sépare les deux images devant nos yeux. Ainsi que M. Pypine la observé avec justesse (Hist. de la littérature russe, II, :2ll), un seul lien direct se laisse découvrir entre l'œuvre moscovite et les monuments littéraires des autres pays et il la rattache à cette littérature grecque qui a mis son empreinte sur toute l'intellectualité russe de l'époque et fourni des matériaux ou des inspirations à la plupart des écrivains contemporains de Silvestre au même lieu.

Curieuse est l'impression produite par le livre, tombé dans

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