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L'ART

Toubli et exhumé seulement en 18 49. sur un des chefs de Técole slavophlle. Ivan Akssakov a commencé par se révolter : comment avait pu être conçue et écrite sur la terre russe une œuvre aussi contraire au génie national ! « Je chasserais à l'autre bout du monde un précepteur qui voudrait me donner de pareilles leçons! " En réfléchissant, il se rappela des traits de mœurs observés par lui-même chez les marchands de Moscou. Eh quoi ! le Domosiroi y survivait encore ! Et aussitôt, une découverte en amenant une autre, Akssakov se souvint encore de certains chapitres du livre de Tatichtchev sur 1^4^mini s 17' a lion rurale 1742} et de 1 indignation qu il avait ressentie en croyant y voir une preuve de 1 invasion allemande dans les mœurs du pays. " Comme elle a pénétré chez nous! " avait-il pensé. Et voici que le Domostroï lui ouvrait les veux : les traits qui 1 offusquaient tant s v retrouvaient identiquement ! fOEuvres, p. 270 et suiv. Lettres de 1850.)

Je n ai pas parlé du stvle dans le livre de Silvestre. Il n'y a rien à en dire. L auteur n'était artiste à aucun degré. Mais Tart existait-il alors en Russie ?

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La littérature profane n'y a guère fait son apparition f[u avec les écrits d Ivan IV et de Kourbski. Gomme elle, 1 art a conservé jusqu à cette époque un caractère essentiellement religieux. Les principaux monuments étaient des églises, des ornements de livres d'église et des icônes. Quelle valeur avaient ces productions et dans quelle mesure constituaientelles une expression du génie national?

L'aptitude artistique du peuple russe ne saurait être niée, lia fait, depuis, ses preuves. Sans attacher au folk-lore ou à l'industrie rustique du lieu l'importance que la i)lupart des écrivains russes et même étrangers se sont plu à leur attribuer,

comme si^^nes d'une vocation particulièrement marquée à cet ég^ard, je consens à les accepter au titre présomptif. A v regarder de près cependant, le trait caractéristique de cette poésie et de cette ornementation populaires, quon voudrait nous présenter comme originales, est précisément l'absence de toute originalité, limitation constante; 1 indigence, sinon 1 exclusion de motifs empruntés directement à la vie et à la nature ambiante. Tel mouchoir brodé par une femme du peuple aux environs de Tver est d'un dessin délicat, mais le dessin vient de la Perse : telle coupe en bois prend une forme gracieuse, mais vous apercevez 1 Inde au fond ; et contre tous ses contradicteurs, M. Stassov (Messager de L'Europe, 18G8; me parait avoir victorieusement prouvé 1 affiliation exotique de la plupart des bylines. L art, cependant, a des degrés multiples et limitation est déjà une ascension. Il est possible de découvrir aujourd'hui, au pays de Silvestre, des indices d une inspiration absolument spontanée. En reste-t-il des traces datant du seizième siècle ou des siècles précédents?

Dans l'architecture du pays, du onzième au seizième siècle, deux tvpes se laissent nettement distinguer. L un et 1 autre procèdent également de Byzance; mais dans l'un, au sud, cette influence demeure dominante et presque exclusive ; dans 1 autre, au nord, de Novgorod à Vladimir et à Souzdal, elle est combattue par un courant d'origine germanique ou lombarde. Partout encore à ces éléments constitutifs déterminant la forme générale, le plan et la structure des édifices vient se joindre, dans le détail, le mélange confus de traits empruntés à tous les coins de 1 horizon européen et asiatique : Inde et Perse principalement jusqu'au quinzième siècle, Renaissance italienne plus tard.

Sur la nature, le mode de propagation et l'importance relative de ces apports incontestés, on est loin de se trouver d accord. L'hvpothèse d'une importation directe des types orientaux, central-asiastiques a rencontré des adversaires passionnés. Soit au point de vue national, soit au point do vue

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relig^leiix, la théorie d'une initiation artistique dorig^ine slave, serbo-bulg^are leur a paru plus acceptable. Des écrivains allemands. Schnaase, entre autres, dans son Hisioire des arts (in, 351, ont maintenu la filiation asiatique en y apercevant un signe dinfériorité et presque d'infamie, et un écrivain français, Viollet-le-Duc, Ta revendiquée en en faisant un titre de gloire. Le temps est sans doute proche où le problème pourra être discuté sans que les sentiments y interviennent. Je crains bien qu il ne reste insoluble. La Russie a été notoirement un des laboratoires où, venant des points les plus opposés, les courants d art se sont rencontrés et mêlés pour produire une forme intermédiaire entre le monde oriental et le monde occidental.

Toutes les civilisations ont d'ailleurs été le produit d'une semblable fusion, et le développement artistique de ce pavs a été d autre part mieux servi par les circonstances que son développement intellectuel. L isolement, sur ce point, n'a pu y être aussi complet. Les premiers constructeurs d'églises et les plus généralement employés, du onzième au treizième siècle, furent des Grecs ; mais ensuite, quelque dédain ou quelque haine qu'on éprouvât pour les Occidentaux, on ne s'est pas retenu d'avoir recours à leur savoir, et vers 1150 déjà, le petit-fils de Monomaque, André, faisait venir des architectes lombards pour la construction de l'église de l'Assomption à Vladimir; tandis qu'à Souzdal son fils, Georges, marié à une princesse géorgienne, a pu faire travailler des ouvriers arméniens. Ailleurs, l'intervention simultanée d artistes persans semble révélée par le style de certains ornements ; et, à partir du quinzième siècle, l'entrée en scène de l'art italien devient historique, avec le Milanais Pierre Solario, le Florentin Aristote Fioraventi, les Mario, les Alcvisio et beaucoup d autres.

Gomment et dans quelle proportion ces éléments se sont combinés, il est et il sera probablement toujours impossible de le dire avec précision. Dans le domaine de l'architecture, tout en maintenant sa suprématie, Byzance a du céder au flot

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mongol ou Scandinave, roman ou touianien. Composite d ailleurs lui-même, tributaire de lextréme Orient, de la Perse, de l'Asie Mineure et de Rome même, 1 art byzantin tendait à rapprocher les imitateurs russes de ces sources d'inspiration. Les plus anciens édifices reli^jieux de la Russie du sud affectent des formes sveltes. une élégance de proportions qui les distinguent des constructions purement byzantines, voire des types architecturaux adoptés à la même époque en France, en Italie, en Allemagne : ils laissent deviner quelque autre modèle, ou peut-être une part d inspiration originale. Qui sait? L'envoyé de saint Louis à la cour du Khan n'y trouvait-il pas un architecte russe à côté d un orfèvre français ?

Au treizième siècle, l'influence de 1 art indo-tatar se fait nettement sentir. Des galbes qui semblent empruntés aux monuments du Thibet, des colonnes galbées couronnées de chapiteaux ventrus font leur apparition. Le plan primitif des églises n'est pas modifié dans ses données principales, mais à la coupole centrale, admise dès les premiers temps, d'autres s'ajustent, élevées en forme de tours, couronnées de combles bulbeux aux revêtements métalliques curieusement ouvragés, souvent dorés ou peints, et rappelant le temple d'Ellora. A lintérieur, les grands arcs des voûtes bvzantines se brisent en angles aigus ; puis aux coupoles s'ajoutent les pvramides à encorbellement, si entièrement étrangères à l'architecture byzantine, si développées dans l'architecture hindoue. Et les constructions militaires de 1 époque suivent la même voie : bâties sur un plan carré avec leurs courtines couronnées de merlins étroits, les tours du Kreml s'éloignent des modèles plus anciennement suivis.

Mais est-ce bien l'Asie qui triomphe dans ces métamorphoses? Telle porte de l'église de Saint-Isidore, à Rostov (quatorzième siècle), lui doit-elle, comme l'a pensé Viollet-le- Duc, ses niches dont le cintre est engendré par des arcs de cercle et un sommet rectiligne aigu, et son champ rempli d'ornementations au point qu'on n'en aperçoit pas le fond, et le style roman ne se plait-il pas à multiplier ces ecclésiosles.

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comme l'a constaté le père Martvnov? Entre l'Asie même et la Russie. Byzance ne servait-elle pas d'intermédiaire, de même que les pays slaves du sud-ouest entre 1 Europe et les provinces russes les plus proches? A côté de telle feuille d ornementation russe, rapprochée par VioUet-le-Duc dun ornement hindou, Darcel est bien arrivé à sig^naler un ornement byzantin tenant le milieu entre les deux types. Mais la transmission des idées et des formes a pu prendre d autres voies encore et dautres détours. Un monument littéraire offre à cet éfjard un exemple instructif. » Bova, le fils du roi - (Korolevitrh BovaJ, conte très populaire en Russie, est certainement dorig^ine hindoue. Il appartient au cycle de Somadeva : le Kathà-sarit-sàg^ara ou « Océan de contes » . Et cependant Bova n'est pas un héros de Somadeva ; c'est le chevalier Beuves d Antone, héros du cycle carolingien, et llnde a ainsi passé par 1 Europe occidentale pour arriver en Russie, et 1 inspiration occidentale a réussi à pénétrer accidentellement jusque dans cet autre domaine de la vie nationale, si isolé qu'il fut et sévèrement g^ardé contre les influences extérieures.

Il convient d ailleurs de faire encore la part des autres formes d art, bien que plus faiblement représentées ici. S inspirant d'une des écoles gréco-orientales très nombreuses au deuxième siècle à Byzance, en Italie et dans les pays slaves du sud-ouest, Serbie et Bulgarie, liconographie a pris un assez g^rand développement, entre le treizième et le quinzième siècle, à Souzdal et surtout à ^Novgorod. Les échantillons provenant de cette dernière ville — ceux de Souzdal ont disparu sans trace — donnent probablement la mesure assez exacte de 1 originalité que les artistes du pays étaient susceptibles d atteindre à cette époque. On y a relevé avec raison la figuration de certains types entièrement inconnus à 1 iconographie byzantine, comme les images de l'intercession de la sainte Vierge fPokrovJ, de saint Nicolas, dit le Guerrier, des saints Cyrille et Méthode, des saints Boris et Gleb ; linterprétation particulière de certains mystères ou sujets religieux, l'expression adoucie de quelques autres types. Et c'est assu-

rénient quelque chose. Au point de vue de la forme, ces images diffèrent aussi de leurs modèles orientaux, mais comme une mauvaise copie diffère de loriginal. Dans leur dessin grandement simplifié quelques critiques russes ont voulu voir une tendance à se rapprocher de la nature. Je ne puis y découvrir qu'un défaut de savoir-faire. La nature ne demande pas sans doute à être interprétée gauchement, à la façon des écoliers barbouillant leurs cahiers d'étude.

Le même procédé de simplification, l'abandon des fonds d or notamment, vraisemblablement imposé par la pauvreté des cloîtres, prévaut jusqu'au treizième siècle dans l'ornementation des manuscrits. Mais au quatorzième siècle un écart infiniment plus sensible se produit, éloignant 1 école russe, dans ce domaine, de la tradition byzantine et de ses formes hiératisées. L infinie variété de la vie humaine et animale s'y introduit brusquement, avec une profusion de motifs qui tantôt rappellent les volutes dessinées et les entrelacements sculptés sur bois des anciennes églises Scandinaves, ou, en remontant plus haut encore, les plaques de ceintures et les fibules ciselées de l'époque mérovingienne, et tantôt se rattachent à des types iraniens — nullement étrangers d ailleurs au style roman ni même au style byzantin des premiers âges. C'est comme un retour aux sources, car les représentations fantastiques d'animaux, d'insectes, d'hommes et d oiseaux étaient connues au temps d Hérodote parmi les peuples habitant le sol russe. Mais il semble bien que, môme pour la partie iranienne, cette renaissance ait eu lOccident comme truchement, car la littérature manuscrite de Novgorod où elle s'est manifestée surtout, a échappé presque entièrement à l'influence tatare et subi, au contraire, par Riga et les villes hanséatiques, un assez fort courant d'influences européennes.

Au quinzième siècle, ces fantaisies tératologiques font place aux combinaisons de lignes seules dont les enlacements symétriques s'amortissent en longs feuillages lobés. Un autre courant encore a passé sur l'art national, sans qu'il soit possible,

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