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IV. La société

l'aspect physique et moral

Les envahisseurs du treizième siècle n'ont pas empêché la Russie de se civiliser. Ils lui ont, par contre, imposé dans une certaine mesure leur propre civilisation. A s'en tenir aux apparences, cette espèce de conquête aurait même été poussée très loin. Reg^ardez le Moscovite du seizième siècle : il semble d'abord vêtu de la tête aux pieds selon la mode de Samarkand. Bachmak , iazam , armiak, zipoune, tchebygi,

russe, 1888; Kostomarov, Monographies, XIX; Jm.^kine, te Métropolite Daniel, 1881; le même, la Lutte des idées en Russie, Revue du ministère de l'insti-. publ., avril 1882; Tsyiétaiev, le Protestantisme en Russie, 1890; ARKUiSGiÉLSRi, Nil Sorstà et Vassiane Patrikiév, 1882. — Sources : Documents de la commission archéoqraphiijue, I et II; Kovt{\\Aii.ï, Récits, cdit. Ouslrialov, 1868; Lasicics, De Russorum relii^ione, 1582; IlEnnERSTEix, Guagmno, Ulekeld, chez Slartchevski. — Pour l'histoire de l'instruction : Zabikline, le Caractère de l'instruction da)is ianciennc Russie, Annales delà Patrie, 18Ô6; Ikonnikov, Gou- MiLEvsKi, Macaire. — Sourccs : OutnBOnN, Jounnis Basilidis vita, 1585; Ilist. Ritssiœ Monum., édlt. Tourgueniev, I ; Recueil contplet des chroniques russes, t. V ; le Livre du Concile de 1551 (StoglavJ, édit. Kliojantchikov, 1868, chap. XXV. — Pour l'histoire littéraire : I^ypine, Hisl. de la littérature, II; iKO^yiKOx, Essai sur fin fliience de liyzuncc, 1869. La publication des Tcheti-Minei a été entreprise en 1869 par la conunission archéojjraphique. Une description détaillée de l'œuvre a été publiée par Gorski et INiéoustroiév, avec préface et notes de Barssov, dans les Lectures, 1884-86; une autre description plus complète par

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kaflane, outchkour, chlyh, bach/jk, knlpak, kloboiik, tafliay temlak, autant de noms tatares qu'il donne aux différentes parties de son habillement. Si, se prenant de querelle avec un compag^non, il arrive aux g^ros mots, doiirak fi.wure invariablement au répertoire ; et s'il en vient aux coups, le koulak apparaît. Justicier, il met des kandaly 'chaînes) au prévenu et fait appel au kate (bourreau) pour donner le knouie au condamné. Administrateur, il recueille les impôts dans une kazna (trésor) gardée par un karaoul fposte de garde) , ou organise des relais qu il appelle ïamy sur des routes desservies par des iamchichiki. Enfin, à la descente du traîneau de poste, on le voit entrer dans un kabak (cabaret) qui a remplacé Tancienne kortchma russe. Et tous ces mots font partie du même dictionnaire asiatique. Il y a là assurément une indication significative, bien qu'à tout prendre elle ne porte que sur les formes extérieures. Ce qui est plus grave, c'est qu une certaine infusion de sang mongol parait en avoir accompagné la prompte et docile assimilation. Dans quelle mesure? Il est difficile de le déterminer. Les documents russes font défaut sur ce point, et les observations des vovageurs étrangers sont contradictoires. « Les vrais naturels moscovites, écrit Vigenère fDescn'ption du royaume de fa Pologne et des pays adjacents, 1573), sont ordinairement de

l'archimaïulrite Joseph, 1892. Le Doinostioï a été trouvé à Moscou par Golokhvastov et publié dans les Lectures, 1849. Une polémique à ce sujet entre Nekrassov et Mikhaïiov a trouvé place dans la Revue du ministère de l'instr. publ., 1889; V. aussi Golokhvastov, Silvestre et ses écrits, Lectures, 1874. L. Lécep, dans le i" vol. de Russes et Slaves, 1890, a consacré au Domostroï une étude que les lecteurs français consulteront avec fruit. — - Pour l'art : Borssi.iiÉv, Estjuisse.: de littérature et d'art, 1861, II; le même. Idées (jénérales sur i iconographie russe, dans le Recueil de la Société de l'art ancien, 1866 ; le même. Critique de Viollcl- ' le-JJuc, dans la Revue critique, Moscou, 1879; Tolstoï et Kond.^kov, Antiquités russes, vol. IV, V et VI, 1897-99; Vioi,i.et-le-Dcc, l'Art russe, 1877; l'ère Mar- TYNOv, l'Art russe, Arras, 1878; Boutovsky, Hist. de l'ornement russe, Paris, 1872; Daucel, l'Art russe. Gazette des beaux-arts, 1878. — Pour l'architecture : Zap.iki.ink, Traits d'originalité dans l'architecture ancienne, Archives d'art russe, 1894; KocsMKTSOv, Nouvelles données sur la construction de l'église de l'Intercession-dc-la-Sainte-Vierge à Moscou, 1896; KiPniA>ov, Histoire pittoresque de l'architecture en Russie, 1864 (traduit en français); Pavlinov, //jif. de l'architecture russe, 1894. — Pour l'iconographie : Rovinski dans le huitième volume des Mémoires de la Société archéologique, Pétersbourg, 1856,

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petite taille mais de bonne complexion, forte et robuste, ayant le visag^e fort blanc, les yeux verts, la barbe longue, les jambes courtes et la panse avantagfeuse. " A part le dernier trait qui est noté par la plupart des témoins, ce portrait rappelle assez celui de la fameuse servante d auberge aux cheveux roux. Peer Persson ou Petreus fVoyage, dans Rerum Rossicaium scriptores exteri, 1851, 1" vol.) a eu chance, en effet, de ne voir, au contraire, au même pays, que des hommes de six pieds, ainsi que des femmes dont il a admiré les yeux noirs, la taille svelte, la gorge menue et les mains fines aux longs doigts effilés. Ces yeux couleur de jais ont aussi été remarqués par .Tenkinson. Mais il y a encore dispute sur la question du teint, naturellement blanc d'après Petreus, gâté seulement par labus des fards dont les belles Moscovites usent avec une indiscrétion singulière, s en servant non seulement pour le visage et la gorge, mais pour les yeux et pour les dents, tandis que Fletcher attribue l'usage de ces artifices à des défauts naturels de coloration.

A titre d'excuse commune pour les uns et pour les autres de ces observateurs, on doit ajouter que s'ils ont mal vu, c'est que les sujets observés se laissaient mal voir, les femmes derrière les murs du gynécée et les hommes eux-mêmes, tout au moins dans la classe aristocratique, sous la 'profusion des vêtements dont ils se couvraient. L'énumération de Fletcher est étourdissante. Côté des hommes : la taflia dabord, petit bonnet, coiffant la tête entièrement rasée. On ne laissait croître ses cheveux qu'en signe de deuil ou de disgrâce. Cette taflia, chez les grands seigneurs, était en étoffe d or, brodée de perles et de pierres précieuses. Par-dessus venait un grand bonnet en forme de tiare, dans le goût persan, garni de renard noir, fourrure des plus estimées. La chemise sans col laissait le cou à découvert, mais orné d'un collier large de trois ou quatre doigts, d'un riche travail. D'une belle étoffe, couverte de broderies, cette chemise servait, en été, de vêtement d intérieur. En hiver, elle disparaissait sous un léger surtout de soie, boutonné par-devant et descendant jusqu'au

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genou; puis au surtout se superposait le kaftane, robe étroite et loufjue, en drap cFor parfois, descendant jusqu'à la cheville; une ceinture, nouée très bas, sous le nombril et portant un poig^nard et une cuiller; Vodnoriadka, vêtement de soie, plus long^ encore et plus largue, bordé de fourrure, brodé en passementerie sur le devant; enfin, pour sortir, Yokhabène...

Je fais g^ràce au lecteur des autres variétés du costume, feriaz, kontouche, que complétaient les hautes bottes en maroquin, tenant lieu de chausses, et brodées, elles aussi, de perles et de pierres précieuses.

On imagine bien que la g^arde-robe féminine nétait pas moins compliquée. Le trait commun se trouvait dans Topulence et la superposition. Filet de soie noir ou rouge sur les cheveux, supportant en été un mouchoir de fine batiste ou de linon brodé de perles et s'attachant sous le menton ; en hiver un bonnet en drap d'or brodé d une belle fourrure et semé de perles encore et de pierres précieuses ; première robe flottante — V opachnia — de couleur écarlate habituellement avec de largues manches toml)ant jusqu7i terre ; puis une série invraisemblable de vêtements superposés, les uns larges, les autres étroits, les uns en drap d'or, les autres en soie; ceux-ci constellés de pierreries, ceux-là doublés de fourrure; puis encore tout un écrin de colliers, de bracelets, de parures de toute espèce. Chaussée de brodequins en cuir blanc, jaune ou bleu, ég^alement brodés de perles, la noble Moscovite avait peine à tenir dcl)out sous cet amoncellement de richesses. Elle ressemblait à une châsse.

C'était la garde-robe des nobles. Celle des gens du peuple présentait, on le devine, plus de simplicité. Une chemise et une paire de bottes, en été, — deux chemises superposées pour la femme, par pudeur; — en hiver, une robe de gros drap blanc ou bleu descendant jusqu'au bas de la jambe et une pehsse en peau de mouton, en constituaient le fond uniforme. Ajoutez au cou des femmes une croix et aux oreilles des anneaux en métal quelconque, également indispensables.

Sous l'influence des idées ascétiques, la religion et la

pudeur jouaient un rôle considérable dans les détails de la toilette féminine. L'emploi exagéré des fards semble luimême avoir participé de cet ordre de préoccupations, servant à mieux cacher ce qu'il ne convenait pas de montrer. Si Dieu pourtant y trouvait son compte, le diable n'y perdait pas entièrement ses droits, et dans l'agencement de certaines coiffures, dans le choix de certaines pierres, passant comme le rubis et l'émeraude pour particulièrement propres à rehausser léclat et 1 expression du visage, les préceptes du i)o/«o5/?oï n'intervenaient pas seuls.

Costumes et vêtements portant des noms tatares A-enaientils bien, en effet, de la Tatarie ? Il est curieux que Fletcher ne se soit pas douté de cette origine. A l'entendre, les Russes de son temps étaient vêtus à la grecque. Le costume des souverains moscovites venait assurément de Bvzance plutôt que de Samarkand, étant identique à celui que tous les souverains d'Europe avaient porté à une époque plus ancienne. L origine byzantine des fards si en honneur parmi les coquettes de ce pavs n'est pas moins douteuse. G était ici un cadeau de la femme d'Igor, Olga. Dans son vovage à Constantinople ^955 , cette princesse s'était fait accompagner d une suite féminine très nombreuse, qui n avait pas perdu son temps sur les bords du Bosphore. Pour l'Europe du moyen âge, Constantinople a tenu la place du Paris moderne, comme métropole du luxe élégant. En se couvrant les dents d un vernis noir et en arrivant, paraît-il, par un procédé que nous ignorons, à teindre en noir jusqu'au blanc de leurs yeux, les femmes russes du seizième siècle semblent, à la vérité, s'être inspirées des pratiques d un tatouage primitif plutôt que du savoir-faire délicat des petites maitresses gréco-romaines. Mais il faut y voir sans doute une conséquence de cette déformation grossière que l'art, sous toutes ses formes, subissait dans ces parages, la coquetterie cherchant à réaliser l'idéal de la beauté proposé par la poésie populaire : « le visage blanc comme la blanche neige, les yeux couleur de pavot... »

Des bords du Bosphore, les compagnes d'Olga ont apporté

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en Russie sinon la kiha , du moins une de» formes de cette coiffure, celle que les souveraines moscovites ont adoptée, avec les viazy, longes fils de perles tombant des deux côtés sur les épaules. Cette coiffure se retrouve dans les anciennes colonies grecques de la mer ]ÎSoire et, sur un évan^éliaire du dixième siècle conservé à la bibliothèque de Gotha, limpératrice d Allemaxrne Théofanie et son fils Othon III sont représentés avec des costumes ressemblant de fort près à ceux des boïars et boïarines du seizième siècle.

Ainsi les noms ne correspondent pas ici exactement aux choses, et c'est le propre de toutes les conquêtes de créer des apparences, souvent illusoires, par la superficialité dune emprise aussi éphémère que peu profonde. En ce qui concerne surtout la femme russe de lépoque que nous étudions ici, c'est bien à Byzance qu'il faut chercher le secret de ses manières d'être et de paraître. L'ascétisme byzantin la domine et lenveloppe tout entière. Si pendant la période de la croissance il laisse une certaine liberté au développement de son corps et à l'éclosion de sa beauté, il veut qu'aussitôt mariée elle cache pour toujours aux yeux du monde des charmes que l'époux seul doit connaître. Les cheveux de l'épouse doivent rester invisibles et sa taille disparaître sous l'épaisseur des vêtements superposés, amples et flottants. L'usage de la ceinture ne lui est permis qu'avec la sorotchka, robe d'intérieur dans laquelle elle ne saurait paraître devant des étrangers. Mais, par une interversion qui est habituelle dans cet crdre d'idées, comme accompagnement de la soroichka la ceinture était obligatoire et la négligence à s'en revêtir devenait matière à scandale.

De façon très habituelle aussi, les convenances profanes se mêlaient aux conventions religieuses dans les habitudes ainsi constituées. L'ampleur des vêtements répondait à la complexion des corps. L oisiveté et 1 absence d exercice, communs à l'homme et à la femme dans la classe supérieure, faisaient des hommes gros et ventrus, des femmes envahies de bonne heure par la graisse, et, associé à un idéal de vie luxueuse, ce

trait devenait à son tour un élément de beauté — apprécié aujourd'hui encore chez les cochers de Saint-Pétersbourg et chez les bourgeoises moscovites.

N'en concevez aucun mépris pour les attraits féminins dont les contemporains russes divan le Terrible subissaient la séduction. Avec son embonpoint excessif et l'épaisseur disgracieuse de son accoutrement, la Moscovite du seizième siècle a obtenu une place d honneur dans le Gynœceuni ou Theatrum mulierum de Jost Amman 1586, : " Qualem vix simiiem Gallia cuUa dabii ! 1 ! . . . " Le goût de la parure, le culte et le soin de la beauté personnelle sont, d'autre part, un des traits par lesquels se traduisait à cette époque le sentiment esthétique d'un peuple encore barbare et son aspiration aux formes supérieures de la vie civilisée. Car vous n oubliez pas que ces hommes si richement vêtus habitaient des masures, et je ne vous cacherai pas que, la cuiller qu'ils portaient à leur ceinture étant pour le potage, ils se servaient de leurs doigts pour le reste, en mangeant. Sous leurs oripeaux splendides, matériellement et moralement ils demeuraient très grossiers. Mais cest la marche coutumière des civilisations, procédant du moi, ainsi cultivé et ennobli dans son expression la plus simple et la plus étroite, pour arriver aux idéalisations de plus en plus complexes et générales.

Passons au moral. Sur ce chapitre les témoignages sont plus concordants. Ils ne sont pas élogieux. Le contraire serait pour nous surprendre. La haute moralité aux degrés inférieurs de culture est une fiction à laquelle l'histoire apporte un démenti constant. Dans les témoignages en question il convient pourtant de tenir compte de leur origine étrangère, donc d'une part de malveillance probable. Les traits qu ils mettent principalement en saillie sont l'orgueil et la fourberie, 1 incrédulité et la mauvaise foi. Les Moscovites se croient naiyement supérieurs à tous les autres hommes. Ils sont prodigues de promesses qu'ils n'ont aucun souci de tenir. Le défaut de confiance mutuelle est absolu parmi eux. Le père se défie du fils, le fils n accorde aucune créance à la mère, et

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