‹ Ivan le TerribleChapitre 62 sur 228 · TRAITS MORAUX · texte numérisé non relu

TRAITS MORAUX

l'on ne prête pas un liard sans demander un çajje. C'est dans ces termes que déposent les Allemands Buchau et Ulfeld, le Suédois Peerson et le Lithuanien Michalon. Le pire est que les Anglais Fletcher et Jenkinson leur font écho : ^ On peut dire en toute vérité... que du plus grand au plus petit, sauf des exceptions qu'on aurait du mal à trouver, le Russe ne croit rien de ce qu on lui dit et ne dit rien qui mérite créance. » Or, représentants d une race qui, à ce moment, jouissait en Moscovie d'une situation privilégiée, ce sont des témoins qu'on peut compter parmi les moins suspects. Et ils renchérissent sur les autres, en ajoutant au signalement un dernier trait que j'ai eu déjà l'occasion de relever : la cruauté. Fletcher 1 excuse, il est vrai, en 1 expliquant : « Traité durement et cruellement par les magistrats et par les classes supérieures, le peuple devient dur et cruel envers ses égaux et surtout envers ses inférieurs... »

C'est l'histoire de toutes les barbaries, avec l'aggravation, dans ce pavs-ci , d'un climat peu fait pour disposer les hommes à la douceur. Aussi les historiens nationaux se sontils vainement évertués à mettre encore en cause, à ce propos, la responsabilité de 1 invasion mongole, corruptrice des moeurs, mauvaise éducatrice d un peuple vaincu qu'elle dressait à l'astuce ou à la violence. Deux, siècles avant 1 arrivée des Tatars, l'ancienne Russie kiovienne était déjà à feu et à sang, dans cet état de guerre qui devait se perpétuer ici jusqu au seuil des temps modernes et qui, par lui-même, était un instrument de dépravation. La guerre est féroce par essence. Avec ses lois propres qui contredisent tous les codes et tous les évangiles, elle est aussi exclusive de toute honnêteté. L'astuce s v fait mérite et la violence vertu. Ce ne sont pas les Tatars qui, dans ce pavs livré à l'anarchie séculaire, ont remplacé le phénomène que 1 Europe occidentale a connu sous le nom de chevalerie par le phénomène, non équivalent, certes, mais historiquement concordant, d'un brigandage, poétisé par la légende, chanté par les bardes nationaux, personnifié par des héros populaires. Et dans une des bylines qui

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mettent Ivan IV en scène nous trouvons, avec une histoire de brigands, un exemple des idées élaborées sous l'influence de ces précédents historiques particuliers. Un jeune homme est traduit en justice, soumis au piavièje. Le souverain passe et s'informe. Il s'agfit d'un trésor dérobé par le prévenu. Le jeune homme s'explique. Le trésor était aux mains d'une bande de brigands. Le hardi gaillard a fondu sur eux, s'est emparé de leur butin et, courant ensuite les cabarets, il la partagé avec tous les vagabonds du pays. Le souverain n'hésite pas : le héros de l'aventure a mérité non un châtiment, mais une récompense pour sa bravoure et sa libéralité. Ordre est donné aux magistrats de l'indemniser largement, et le peuple applaudit.

Une mentalité apparaît là qui n'est le signe spécifique d'aucune race asiatique ou européenne, mais bien, à une époque transitoire de développement, le produit accidentel d une évolution assurément anormale.

Au seizième siècle, sous la couche très superficielle, comme nous l'avons vu, de l'alluvion mongole, cest lOrient plus proche, byzantin, qui laisse voir beaucoup plus sensiblement son empreinte sur les mœurs du pays moscovite. Mais à ce moment, cette influence provoque déjà des réactions énergiques. Sous la cangue démesurément lourde et serrée de l'ascétisme , la nature physique et la nature morale se révoltent et s'insurgent; elles se détendent et s'échappent, en se ruant, par un mouvement réflexe des instincts déchaînés, à des écarts violents en sens contraire, à la débauche extravagante, aux vices monstrueux, à l'oubli de toute pudeur chez la femme elle-même, quand elle réussit à briser la contrainte du lerem. Ces phénomènes font sailHe, connue de raison, sur le fonds commun de la vie domesti(jue et de la vie sociale. Ils frappent l'attention des observateurs, déterminant ainsi d autres appréciations sévères, qu il est nécessaire de mettre au point. La femme russe y est surtout visée et condamnée. Telle que les témoins de moralité étrangers l'ont vue, elle est un monstre. Il convient d'y regarder de plus près.

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