‹ Ivan le TerribleChapitre 64 sur 228 · LA CLAUSTRATION · texte numérisé non relu

LA CLAUSTRATION

naire, il s'y trouve une chapelle ou un oratoire où la femme est admise à faire ses dévotions, n'allant à réxjlise qu'à l'occasion des grandes fêtes et alors au milieu d'autres précautions qui accompag-nent toutes ses rares sorties au dehors. Le carrosse qui la transporte est une sorte de voiture cellulaire, avec les vessies de bœuf remplaçant les glaces aux portières et permettant à la voyageuse de voir sans être vue, avec Fescorte obligatoire d'une petite armée de serviteurs mi-pages, mi-gardiens ou espions. La plupart d entre eux passeront leur vie sans avoir jamais aperçu le visage de cette maîtresse si étroitement surveillée , et les amis eux-mêmes du maître pourront ne pas être mieux partagés. En principe, l'épouse ne devait pas paraître devant les hôtes de l'époux. Exception cependant était faite le jour des banquets offerts à des personnages qu'on tenait à honorer particulièrement. Au cours du repas, une cérémonie avait lieu alors, où les idées chevaleresques de 1 Occident semblent s être fait jour. Sur un signe du maître, la hoiarinia descendait l'escalier du gvnécée, vêtue de ses plus beaux atours et tenant à la main une coupe d'or. Après y avoir trempé les lèvres, elle la présentait à chacun des convives; puis, se tenant debout à la place d'honneur, s'offrait à leurs embrassemcnts respectueux.

Tout cela n'était de mise, évidemment, que dans la classe aristocratique. Mais aussi hors de cette classe la claustration paraissait moins indispensable, le danger moindre. La femme du peuple était une bête de somme ({ue l'on pouvait, sans grand inconvénient, laisser vaquer en liberté aux soins du ménage, porter le linge au lavoir public et travailler aux champs. Même pour la classe movenne le terem comportait des tempéraments. Aux environs des grandes fêtes, femmes de la petite noblesse, femmes de marchands et femmes du peuple se pressaient dans la rue autour des escarpolettes ou des roues tournantes qu'on installait à cette occasion et qui constituaient le grand amusement du public féminin de l'époque. Les dames de l'aristocratie en avaient dans les cours intérieures de leurs maisons. En quittant l'escarpolette on se

136 ivaih le terrible

réunissait sur quelque prairie pour danser. La chorégraphie du temps parait avoir été peu développée , passablement monotone. Se tenant sur place, les danseuses trépignaient, tournaient sur elles-mêmes, remuaient les épaules, secouaient les hanches, balançaient la tête en divers sens, levaient et abaissaient les sourcils, agitaient un mouchoir — le tout accompagné de chants et de la musique criarde dun shoDiorokh. Peerson a cependant observé dans ces ébats des détails moins innocents, des façons assez équivoques de se tenir dos à dos en frottant Tune contre l'autre les parties charnues du corps et aussi des chansons improvisées sur des thèmes fort scabreux.

On doit voir là encore les conséquences inévitables d'une loi relifyieuse trop sévère. Si décente que la danse put être, l'Église la proscrivait avec les jeux et les plaisirs de toute nature. C'était fermer la porte au diable pour qu'il passât par la fenêtre. Les bains publics donnaient lieu à des désordres plus graves. Les sexes y paraissaient bien séparés; mais, après avoir séjourné dans les chambres chaudes, hommes et femmes nus, couverts de sueur et le sang excité par les coups de verge, se rencontraient à la sortie, entamaient sans embarras des entretiens animés et allaient, pêle-mêle. se jeter à la rivière ou se rouler dans la neige, au milieu de cris, de plaisanteries et de quolibets dont on devine le caractère.

Le régime ascétique trouvait là son exutoire fangeux.

A ce régime, seule la femme veuve et ayant des fils échappait presque entièrement. Au point de vue domestique, social, politique même, elle arrivait à lindépendance complète et à une égalité de droits absolue avec Ihomme. Par contre, privée de postérité masculine, elle tombait dans la catégorie des orphelins, des infirmes, dont 1 Eglise avait la tutelle et le souci, la société s'en désintéressant tout à fait. Et ainsi l'exception confirmait la règle. A moins encore que, fille ou mère, rÈve maudite au nom de l'idéal ascétique ne se relevât de l'anathème mis sur elle, en se haussant jusqu'à cet idéal par

quelque prodige de vertu, en devenant une sainte selon la même formule. Mais apparemment l'ascension était particulièrement difficile pour elle, car les TchetiMineï de Macaire n'ont recueilli que deux vies de saintes en tout. Les hagiographes russes semblent même avoir professé un certain dédain pour ces rares élues, fussent-elles reconnues et adoptées par 1 Église. Datant du dixième et du douzième siècle, les gloires de sainte Olga et de sainte Euphrosine de Polotsk n'ont trouvé des historiens qu'au quinzième siècle. Et c'étaient des princesses !

Une autre issue s'ouvrait encore à celles qui ne pouvaient atteindre de tels sommets : le monde de ces forces surnaturelles auxquelles 1 imagination populaire attribuait un si grand rôle dans la vie humaine. Mise au ban de la société, méprisée comme épouse et comme mère, la femme était redoutée comme sorcière, appréciée comme devineresse. Elle devenait reine dans le royaume magique de la superstition. Aussi dans le raskol, où la superstition aura une large part, l'éternel féminin retrouvera tous ses privilèges et reparaîtra au premier plan.

Dans la vie normale, 1 épouse et la mère pouvaient-elles du moins goûter les joies de la famille ?

Une première observation se présente ici. Dans la classe élevée l'éducation des enfants était communément enlevée à la mère. Donc néant de ce côté. Sur l'amour maternel comme sur l'amour filial l'Église mettait aussi son interdit. Restait le mariage. Mais se marier ne voulait pas dire, pour la jeune fille, avoir trouvé un jeune homme qui lui plût ou dont elle pût supposer même qu il lui plairait. Sauf les cas de secondes noces, assortir les couples était l'affaire des parents, qui com-

munément ne prenaient aucun souci de consulter les convenances des parties. D'autant que, communément encore, ils unissaient ainsi des enfants. Douze ans pour la jeune fille, quatorze ans pour le jeune homme passaient pour un âge suffisant. Et, avant que d'aller à l'autel, jusqu'au seuil presque de la chambre nuptiale les époux pouvaient, devaient même. en principe, rester des inconnus l'un pour l'autre. L'épouse, en particulier, ne devait pas être vue par l'époux avant l'instant suprême. Pour prévenir les surprises par trop désagréables, une parente du futur intervenait, assumant les fonctions délicates de smoiritiélnùsa, regardeuse (smotrit : regarder) . Introduite dans une pièce décorée pour la circonstance, elle apercevait la future derrière un rideau qu'on tirait pour un instant. A la faveur des présentations ainsi machinées, les cas de substitution de personnes n'étaient pas rares. L'époux trompé pouvait alors porter plainte, provoquer une enquête, réclamer l'annulation du contrat. D'habitude il préférait se tirer d affaire en forçant la femme par ses mauvais traitements à prendre le voile. A titre exceptionnel, si on attachait un grand prix à sa recherche, le jeune homme était parfois admis à accomplir personnellement la cérémonie du smoir préalable ; mais s'il reculait alors, c'était un affront comportant des indemnités onéreuses.

Après le smotr venait le sgovor ou accordailles, deuxième cérémonie, où l'on échangeait de longs discours; où l'on dressait le contrat ; où l'on exigeait parfois que la dot (fournie par l'époux jusqu'au seizième siècle) fût remise incontinent, d'après le proverbe : « L'argent sur table, la jeune fille derrière la table " , mais où la future ne paraissait encore pas. Après l'échange des signatures, une parente venait seulement apporter de sa part au futur quelques menus présents.

Le mariage était accompagné de rites très compliqués, symbolisant l'entrée dans une vie nouvelle et reproduisant à peu près ceux auxquels donnait lieu l'avènement d'un prince. Deux personnages y présidaient, appelés lun ty ssiaiski, <\nn

Page 1