‹ Ivan le TerribleChapitre 66 sur 228 · LES CEREMONIES NUPTIALES · texte numérisé non relu

LES CEREMONIES NUPTIALES

chantait, on dansait habituellement malgré la présence du pope, et, sous ses yeux irrités, les shotnorokhy égayaient le cortège avec leurs tours. Après la bénédiction, l'épouse se prosternait parfois et touchait du front la botte de lépoux en signe de soumission, en même temps que par un geste protecteur celui-ci recouvrait la compagne choisie d un pan de son vêtement. Parfois aussi le pope tendait aux époux une coupe où, par trois fois, ils trempaient leurs lèvres, après quoi, la coupe jetée à terre, c'était à qui mettrait le premier le pied sur elle. Si la femme s'y montrait plus leste, on en augurait qu'elle prendrait le dessus dans le ménage. Et c'étaient encore, à la sortie de l'église, d'autres cérémonies symboliques, des tentatives simulées pour séparer les époux qui se serraient l'un contre l'autre. Puis on retournait au banquet. La mariée était tenue de pleurer abondamment, à quoi ses compagnes l'excitaient en chantant des airs tristes, et, pas plus que le marié, elle ne devait goûter d'aucun plat jusqu'au moment ou, un cygne étant servi aux autres convives, on plaçait devant le couple une poule rôtie.

G était le signal du coucher, et là, mieux encore que dans tous les détails précédents, se manifestait l'esprit du mysticisme local, en ce qu'il comportait d'éléments grossièrement sensuels et naïvement cyniques. La poule symbolique prenait la première le chemin de la chambre nuptiale, escortée par les porteurs des cierges, les porteurs du korovaï et tous les assistants. On piquait les cierges dans les tonneaux remplis de grain, on introduisait les époux dans la chambre avec force cérémonies nouvelles et on revenait à table, pendant que la marieuse et ses compagnes aidaient le couple à se dévêtir. Au momenl de la toilette, l'épouse devait, en signe d humilité, tirer les bottes de l'époux. Dans une des bottes se trouvait une pièce de monnaie et si cette botte était tirée la première cela passait pour un bon présage. En attendant, le mari prenait possession de son rôle en enlevant de sa ceinture le fouet syml)olique et en en faisant aussitôt usage avec la discrétion commandée par la circonstance. Enfin les époux étaient

laissés seuls, sous la garde daïassiélnik qui, au dehors, accomplissait à pied ou à cheval une ronde protectrice, et le banquet reprenait son animation pendant une heure, au bout du quel temps une fille de la noce allait demander des nouvelles du couple. Si à travers la porte 1 époux répondait qu il se portait bien, cela voulait dire que " le bien s était accompli entre eux " , et aussitôt les convives retournaient au grenier pour donner à manger aux époux. La poule faisait les frais de ce repas rituel, mais habituellement on y ajoutait d'autres plats. Il V avait échange de toasts et de compliments, puis on recouchait les mariés et, les quittant, on recommençait à festoyer.

Le lendemain les cérémonies se continuaient par le bain obligatoire, après lequel 1 épouse remettait à la mère de 1 époux les preuves de sa virginité avec la chemise nuptiale qui devait être conservée précieusement. Au mariage des tsarines, le personnel de la cour apercevait alors seulement la nouvelle souveraine, un buïarine de marque soulevant avec une flèche un coin de son voile. Ce jour-là, les parents de 1 épousée régalaient à leur tour les gens de la noce. Mais il arrivait qu ils dussent s'attendre alors à un sanglant outrage. Le père de l'époux leur présentait une coupe percée au fond d'un trou qu il bouchait avec son doigt. Le doigt retiré, le liquide, vin ou eau-de-vie, se répandait, apprenant à l'assistance que l'épouse « ne s'était pas trouvée telle qu'elle devait être » .

Pendant tout le cours de ces fêtes, la mariée n'avait à prononcer que les paroles sacramentelles, gardant à part cela un silence qui était considéré comme un signe de bonne éducation. Ses compagnes, par contre, jouissaient, à cette occasion, dune hberté exceptionnelle, dont elles usaient largement, dans une détente joyeuse qui parfois prenait le chemin de la folie, poussant les plus modestes et les plus chastes à un dévergondage brusque et aux pires excès. Après quoi la lourde porte du terem se refermait sur cette échappée de quelques jours et sur la destinée de lépouse nouvelle.

Page 1