LA VIE DOMESTIQUE
Ce que pouvait être cette destinée, on l'imagine aisément. Le Domostroï a certainement exagéré 1 austérité des intérieurs domestiques ; mais ils ressemblaient bien d'assez près à des cloîtres. Dans les maisons quelque peu spacieuses, la krestavaïa liomnaia, pièce destinée aux prières et couverte d'icônes du plancher au plafond, réunissait les habitants plusieurs fois par jour. Petits ou grands, tous les événements de la vie motivaient des invocations aux images saintes, vénérées concurremment avec des reliques et d autres objets précieux au même titre, bougies allumées au feu céleste de Jérusalem et fragments d'une pierre sur laquelle le Christ avait posé le pied. En quittant la krestovaïa on gardait le chapelet à la main, et, aux mains des recluses du terem, ces instruments de prière que 1 on voulait artistement travaillés, bénis en quelque lieu de grande dévotion, comme la Troitsa, les monastères de Solovki ou de Bielooziéro, semblaient bien l'image de leur existence s'égrenant, monotone et vide, aveclesPa/eretles.^^i'e.
On se levait tôt, les gens de haut rang comme le peuple : l'été avec le soleil, l'hiver plusieurs heures avant le jour. Au seizième siècle encore, on comptait les heures à la façon orientale : douze heures de jour et douze heures de nuit, l'époque de l'équinoxe étant considérée comme normale et la première heure du jour correspondant à la septième d après notre compte actuel. L'Eglise réglait d ailleurs ses services sur cet horaire et on réglait sur elle toutes les occupations, qui, pour les gens de la classe aristocratique, n étaient guère que de passer d'une oraison à une autre jusqu à Iheure du dîner. Après le diner, la sieste devenait obligatoire. Les marchands eux-mêmes fermaient leurs boutiques, et sui- une des places de Moscou, dite « place des poux " , les barbiers seuls travaillaient à cette heure, abattant les chevelures trop luxuriantes. Le repos ainsi pris avait sa raison d être : on mangeait beaucoup : ou se chargeait 1 estomac d une quantité énorme d'aliments pour la plnj)art indigestes, et en n observant pas cette habitude nationale, le faux Dimitri devaittrahir ses origines.
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Prier, manger, dormir, pour la femme d'un boiar riche, c'était toute la vie. Les autres avaient les soins du ménagée, mais alors elles tombaient à la corvée, à lexistence du bagne. Vouée à l'oisiveté et aveulie par elle, la boïarinia ne se laissait engager à broder quelque ornement d'église que pour se soustraire à un intolérable ennui. Et lennui n'était pas l'hôte le plus redoutable au foyer conjugal constitué dans les conditions que l'on sait. Combien d'unions mal assorties elles devaient créer et combien grande devait être la crainte des conflits qui en résultaient ! La loi ne prévoyait-elle pas une peine spéciale pour la femme empoisonnant son mari, et quelle peine terrible ! La coupable était enterrée vive, la tête seule restant dehors, pour que le supplice durât. Il durait parfois de longs jours. Quelques condamnées y échappaient en demandant à prendre le voile ; elles devaient alors occuper une cellule séparée et porter des chaînes.
Mais de ces réunions où elle trouvait rarement l'amour, la femme, maltraitée, outragée et souvent délaissée, se vengeait le plus communément — par l'amour. Si étroitement gardée qu'elle fût, elle réussissait à « mettre son mari sous le banc » , selon l'expression usuelle. La répulsion qu'inspiraient les « non-chrétiens « , comme on appelait tous les étrangers, n'était elle-même pas un obstacle à l'adultère, s'il faut en croire le témoignage des voyageurs du temps, et le chapitre du DoniosU'oï interdisant l'accès du terem aux commères suspectes est certainement révélateur de certaines infractions, fort habituelles, à une loi trop sévère. De ces commères faisant office d'entremetteuses quelques-unes se rencontraient toujours aux endroits fréquentés par les femmes du peuple, au lavoir, au marché, à la fontaine, et on les trouvait aussi jusqu'à l'intérieur des maisons les plus respectées, où elles faisaient d'ordinaire métier double et s assuraient ainsi la complaisance du maître. Celui-ci n'avait pas à cacher ses maîtresses, l'usage voulant qu il put les prendre même dans la domesticité et même en usant de la force, sans encourir un reproche grave.
Dans le peuple, la corruption des mœurs, sur ce point, était extrême, l'oubli de toute retenue comme de toute pudeur presque g^énéral. Sortant toutes nues des bains publics, les femmes allaient par les rues ag^uichant les passants. Au siècle suivant, Oléarius nous contera cette scène dont il aura été témoin à Novgorod : au milieu d une g^rande affluence qu'un service relig^ieux a attirée, une femme sort d'un cabaret où elle s est enivrée. Étourdie par le grand air, elle tombe sur la place dans une posture indécente. Un paysan, ivre lui aussi, l'aperçoit, se jette sur cette nudité comme une bète en. rut, et la foule, hommes, femmes, enfants, de s amasser en riant autour du couple hideux...
En devenant mère, 1 épouse améliorait à peine cette destinée lamentable. La maternité était réduite pour elle aux premiers soins matériels, et toujours 1 élément essentiel devait y manquer : 1 affection. Le respect pour les parents était bien considéré comme un gage de longue et heureuse vie. De celui qui parlait mal des auteurs de ses jours on disait : « Les corbeaux le déchireront avec leur bec, les aigles le mangeront... » — « La malédiction du père fera sécher ;' , annonçait un autre proverbe; « la malédiction de la mère déracinera » . Mais, outre qu elle attribuait au père une autorité bien supérieure : « considère ton père comme Dieu et ta mère comme toi-même " , la loi familiale ainsi proclamée paraissait essentiellement basée sur la crainte. Le père quelle recommandait non à 1 amour, mais au respect des enfants, était le porteur auguste — groznyï — du fouet. Loid esclavage toujours, vide de force morale, contre-partie adéquate du régime politique qu elle complétait, qu'elle inspirait en partie et qu elle rendait acceptable. Et voici encore, cité par Karamzine fHist. de Russie, W, 156), le témoignage d un moraliste russe qui en dit long et qui dit tout sur ces relations de famille dont Ihistorien de cette époque ne saurait négliger ni cacher la triste réalité. J£Iles ont pesé comme une malédiction sur tout le passé! dix fois séculaire d'un peuple quelles ont, plus que toute; autre cause, empêché d entrer plus tôt et plus vite dans le
commerce et la communauté des nations civilisées : « Mieux vaut avoir au côté un glaive sans fourreau qu'un fils non marié dans sa maison... Mieux vaut une chèvre dans la maison qu'une fille qui a grandi. La chèvre court la prairie, elle rapportera du lait; la fille court le village (ici un jeu de mots intraduisible), elle rapportera de la honte à son père. «
Sous le toit domestique, couvrant trop souvent un enfer, la mort seule s'entourait d'une auréole de sincère et auguste moralité. Trop exigeante pour être obéie dans la vie, la loi religieuse obtenait à ce moment pleine et entière satisfaction. Mourir au milieu de sa famille et en pleine possession de ses facultés passait pour un bienfait du ciel. La puissance de la foi faisait que ce moment n'apparaissait point comme redoutable. On s y préparait de longue main en travaillant à son testament et en s'appliquant à y introduire le plus de bonnes actions qu'on pouvait : aumônes, affranchissement d esclaves, dettes remises — ou simplement payées. Faire honneur à ses engagements était compté pour mérite et le tout était appelé d'un mot expressif : « construire son âme » fstroït douchouj. Il arrivait souvent aussi que le moribond voulût prendre 1 habit de moine, et les tsars le faisaient ordinairement. Guérissait-on après avoir revêtu la skhima, 1 entrée du monastère devenait obligatoire. Mais, au seuil même de l'éternité, quelque part qu'on fît aux crovances chrétiennes, les traditions païennes réclamaient encore leurs droits, en une mise en scène toute pénétrée du matérialisme le plus grossier : festin mortuaire, auquel on préludait en plaçant sur le rebord de la fenêtre une préparation de farine ou de kocha, qui était peut-être la koutia que nous connaissons déjà; lamentations où dominait l'esprit profane et profanateur : « 0 mon chéri! " , commençait la veuve, « pourquoi m'as-tu abandonnée?... N étais-je pas plaisante?... Ne savais-je pas me vêtir et me parera ton goût?... " Et les assistants reprenaient : « Pourquoi es-tu mort?... N'avais-tu pas assez à manger et à boire?... Ne possédais-tu pas une jolie femme?... »
Moins qu'un être moral, la famille était une association
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d'intérêts. Aussi était-elle susceptible de s'étendre dans certains groupements communautaires dont on retrouve le principe en Islande, en Serbie et jusqu'en Amérique, à un niveau également inférieur de culture. Collectivités élémentaires de dix à cinquante personnes vivant sous le même toit, prenant leurs repas à la même table et reconnaissant l'autorité d'un chef, en dehors de tout lien de parenté : la zadrouga serbe en a offert le tvpe le plus parfait. Mentionnées déjà par Nestor et par la Pravda (code) de laroslav, elles se sont perpétuées en Russie jusqu'au dix-septième siècle, dans les provinces du nord-ouest, du côté de Pskov, et du sud-ouest, du côté de la Lithuanie. En supprimant 1 àpreté des rivalités économiques, comme l'ont fait observer ses apologistes, ce mode d association a contribué davantageà paralvser 1 espritd'entreprise individuel, et il na pas servi assurément à introduire dans les rapports familiaux ou sexuels plus de tendresse ou plus de pureté. Que la vie de famille proprement dite, comme la pratiquaient les ^loscovites du seizième siècle, n'ait pas comporté le développement progressif de certaines vertus domestiques, c'est ce qu'on ne saurait d'autre part affirmer, en dépit du témoignage négatif de tous les observateurs contemporains. Leur vision s'est arrêtée aux phénomènes les plus apparents, et la vertu est une plante qui généralement s'épanouit à l'ombre. Un trait caractéristique, à cet égard, est l'esprit de solidarité très puissamment développé dans la classe si nombreuse des serviteurs et commensaux dont s'entouraient les maitres de maison à cette époque. Esclaves ou hommes libres, ces domestiques formaient en réalité une sorte de cour fdvorniaj, au milieu de laquelle le boïar se plaisait à jouer au souverain, en imitant, dans le cérémonial et dans la répartition des charges, les modèles du palais grand-ducal, sauf que, pour sa chambre à coucher, il remplaçait volontiers \e spalnih par une posiiélnitsa. Assez mal nourris g^énéralement, car le porte-clefs (IdioutchniliJ ne laissait pas de prélever une dime abusive sur les provisions destinées à l'entretien de ce personnel ; aussi mal vêtus, car de même qu'au palais grand-ducal les
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belles livrées et les riches habits ne servaient que pour les grandes occasions, les membres de la dvornia cherchaient fréquemment des compensations au dehors. Courant les rues, ils fraternisaient avec les vagabonds et les mendiants, tendant la main avec eux ou se joignant à eux, la nuit, pour détrousser les passants. Récompensés ou châtiés à tort et à travers, ils se faisaient de la justice une idée où la morale n'avait aucune part, disant : <• Le maître trouvera une faute s'il veut frapper. » Mais ils étaient disposés à se faire tuer pour ce maitre. Dans les querelles de boiar à boïar la domesticité ne manquait jamais d'intervenir, en y mettant un point d'honneur, identiquement semblable à celui qui se faisait valoir dans les rapports entre sloujilyié lioudi et souverain. Volé très habituellement par ses domestiques, parfois aussi trahi par eux, comme il lui arrivait d'abuser de leurs personnes et de leurs intérêts les plus chers, le boiar ne se faisait pas plus de scrupules vis-à-vis de son maitre à lui, qu'il trompait et dont il pillait le bien quand et comme il pouvait ; qu'il était bien capable de trahir aussi quand l'occasion s'en présentait; ce qui ne l'empêchait pas, en d'autres occasions, de lui témoigner un dévouement à toute épreuve. Le Terrible devait passer sa vie à dénoncer et a punir la félonie de ses serviteurs, en même temps cependant que, pour toutes ses entreprises, il en trouvait toujours de disponibles : hommes d'une moralité spéciale, où le sens du bien et du mal ne tenait aucune place, où la conscience ne jouait aucun rôle, mais où, en des prodiges d'abnégation, complète, absolue, s'affirmait un principe directeur unique — le principe du service, précisément. Placé à la base de l'organisation sociale comme de l'organisation politique et s'imposant victorieusement à la mentalité docile d'un peuple robuste et patient, c'est cet impératif catégorique qui est devenu le secret de ses triomphes et de ses gloires. Toute la grandeur de la Russie a été bâtie sur ce fondement.
Nous avons franchi le seuil de la maison familiale, suivons le boiar au dehors.