LA SOCIÉTÉ
Nous savons déjà qu'il ne sort quen voiture ou à clieval. Le cheval est aussi richement caparaçonné que son niaitre est richement vêtu. La monture ne fait qu'un avec le cavalier. Selle recouverte de maroquin ou de velours avec des broderies en or, housse en étoffe également précieuse, chanfrein {jarni d'argent, et des colliers, des chaînettes, des timbales, des clochettes jusque sur les sabots. Ce cheval est un carillon. De loin, il annonce le grand personnage et ordonne aux passants de s écarter. La voiture est d ordinaire un traîneau, car même en été on négligeait 1 équipage à roues : il passait pour moins distingué. Ce traîneau, long et très étroit, ne peut communément recevoir qu une personne. Deux domestiques s'y accroupissent cependant aux pieds du maître, disparaissant avec lui en hiver sous un amas de fourrures. Le coclier monte le cheval d attelage, qui carillonne lui aussi, paré selon la saison de plumes ou de queues de renard et de martre. Le boïar va en visite. Aux abords de la maison qu'il veut honorer de sa présence, une question d étiquette se pose : où devra-t-il quitter son cheval, descendre de son traîneau? Les laisser à 1 entrée de la cour est de rigueur si la maison visitée est celle d'un personnage de plus haut rang. Au Krtnil, quelques rares dignitaires ont leur entrée dans la cour, sans oser, toutefois, sous peine de knoiiie, la traverser en entier. Entre égaux, on va jusqu'au perron. On y est reçu aussi par le maître en personne ou par quelque serviteur, selon les circonstances et les règles d un cérémonial scrupuleusement observé. En pénétrant à 1 intérieur, on commence par saluer les images en se signant et en touchant le sol avec les doigts de la main droite. On passe ensuite à l'hote, en échangeant avec lui des politesses qui, suivant 1 égalité ou la différence
des rangs, vont de la poignée de main jusqu'à la génuflexion. Tout est minutieusement réglé jusque dans les plus petits détails. Les premiers discours affectent eux-mêmes des formules stéréotypées , cérémonieuses et artificieusement humbles : « Je bats du front en esclave devant mon bienfaiteur... Pardonnez à la pauvreté de mon esprit... '' En s adressant à un homme d'église, on ne pouvait manquer de se déclarer « grand pécheur et impie » , non plus que de le traiter de « docteur orthodoxe » et de " surveillant de la grande lumière " . Avec d autres simagrées pareilles, on acceptait des rafraîchissements, qu il était d usage d'offrir à toute heure du jour, et on prenait congé en commençant par les images comme à 1 entrée.
Les rencontres en lieu public comportaient moins d étiquette et de contrainte, mais elles étaient rares. Les établissements de bains n'étaient guère fréquentés par les gens de condition, bien que se baigner journellement ou tout au moins plusieurs fois par semaine fut une habitude de toutes les classes. Mais le plus modeste gentilhomme avait sa hania. Dès qu il se sentait indisposé, le Moscovite vidait un verre d'eaude-vie assaisonnée d ail ou de poivre, mangeait une tranche doi.'Tnon et allait prendre une douche. G était le traitement usuel pour toutes les maladies, quelques grands seigneurs accordant seuls une confiance limitée aux médecins, fort rares encore à cette époque, et tous d'origine étrangère. Le premier qui eut paru dans le pays avec la femme d Ivan III, Sophie Paléologue, sétait vu condamner à mort pour une guérison manquée. Le précédent n était pas encourageant. Sous Ivan IV pourtant, un corps médical allait sorganiser, donnant pour rivaux à l'Allemand Elisée Bomélius un quarteron''[d'Anglais : Standish, Elmes, Roberts et l'apothicaire Frensham. Mais tous ensemble n auraient pas engagé un naturel du pays à avaler une pilule ou à prendre un clystère.
En dehors des bains, la vie sociale se concentrait dans les banquets, assez fréquemment renouvelés sous une double forme : festins particuliers ou collectifi, ceux-ci organisés par