‹ Ivan le TerribleChapitre 7 sur 228 · L'ASSIETTE GEOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

L'ASSIETTE GEOGRAPHIQUE

Par une singularité, qui à elle seule suffirait à indiquer le caractère de cet établissement, ce sont les conquêtes les plus récentes et les plus excentriques, Novgorod et Pskov avec leurs dépendances, qui en forment la partie la plus importante. Là, en effet, se trouve la région industrielle et commerçante du pavs. Economiquement, le nouvel empire en vit et en dépend.

Pauvre industrie, commerce plus actif, mais réduit encore à des proportions fort modestes. Vivant de la pèche, et par accident seulement de la culture, dans cette contrée de marécages et de landes désertes, la population tire sa principale subsistance d'un certain mouvement de marchandises transitant par là du littoral de la Baltique à l'intérieur du pavs, et à 1 inverse. Mais, sur une étendue de 282,127 verstes carrées, le pays ne compte que quatorze villes. Encore la plupart ne sont que de petits forts fosirojkij, et, dans les districts (piaiiny) de Biéjets et d'Olonetz, un énorme espace de 171,119 verstes carrées ne comprend aucun établissement urbain. Des villages fpossiélkij avec des marchés et de petits bazars en tiennent lieu.

Jusque vers la seconde moitié du seizième siècle, Novgorod, avec ses cinq mille trois cents maisons habitées, l'emporte sur toutes les villes de l'empire, Moscou exceptée, et, à Pskov, les inventaires de l'époque énumèrent mille trois cents boutiques ou comptoirs dans lenceinte seule de la ville, en dehors des faubourgs. !Mais, partout ces mêmes documents signalent aussi un phénomène qui domine l'histoire du seizième siècle dans cette sphère : la rapide disparition de l'élément bourgeois proprement dit, éliminé, remplacé par l'élément militaire. A Gdov, où il reste le plus d'habitants de cette catégorie, les listes de 1580-1585 n'en indiquent que quatorze ! Et c'est l'œuvre de la conquête moscovite qui, par des confiscations en masse et l'attribution des établissements confisqués à des hommes de son choix, est rapidement arrivée à modifier la physionomie du pays jusque dans sa composition sociale. Or, ces nouveaux venus

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sont des hommes de {juerre, et, dans sa marche envahissante, dans son expansion déhordante, IMoscou conserve le caractère de son étabhssement primitif, qui est cehii d'une colonie mihtaire en pays conquis.

Et il n'en saurait être autrement, car, ainsi que toutes les autres provinces du nouvel empire, celle-ci demeure encore un champ de bataille, avec des frontières mal définies d'un côté, ailleurs constamment disputées. Parmi les forteresses qui le protègent au nord-ouest, Smolensk, conquise en 1514 seulement, reste nominalement le chef-lieu d'un palatinat lithuano-polonais, et Yiélikié-Louki sera tout à l'heure enlevée à Ivan IV par Bathory. Au nord-est, la colonisation en progrès s'étend le long de la mer Blanche, de l'Onega et de la Dvina septentrionale jusqu'à l'Oural; mais la prise de possession est limitée sur ce littoral — pomorié, comme on l'appelle — aux rivages de la mer et des fleuves, et, au point de vue économique même, des monastères, qui sont des points d occupation stratégiques autant et plus que des fondations pieuses, y tiennent la première place. Celui de Solovki, sur la mer Blanche, en même temps que des salines et des pêcheries d'un grand rapport, possède une police et une petite armée. Plus loin, à l'est de la Dvina, la conquête est à peine ébauchée ; une population disséminée de pauvres pécheurs, a, pour seul centre, une foire semestrielle à Lampojnia, sur le Mezen; et, au delà du Mezen, c'est le désert.

Par une singularité de plus, au milieu d'une ceinture de postes fortifiés, Moscou restait ville ouverte, avec l'apparence d'un campement provisoire. La cité proprement dite, le Lreinl, avait bien une enceinte de murailles crénelées, garnies de tours; mais, avec les palais du souverain, les habitations de quelques boïars, quelques églises et quelques monastères, cette enceinte ne concentrait aucunement la vie de la capitale. La ville avec ses maisons en bois, ses boutiques, ses marchés, son gostinnyï dvor, bazar construit en pierres, sur le modèle de ceux du Levant, toute son activité commer-

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claie, s'échappait au dehors par d immenses faubourgs, ouverts ou simplement protégés par des palissades et s'éparpillant dans la campagne, mêlant à ces maisons, à ces boutiques, des champs cultivés et des prés. La vie industrielle se disséminait plus excentrlquement encore dans des slohodas spacieuses, véritables villages, voisinant, au milieu des champs toujours, des jardins et des bois, avec d autres monastères, qui, parleurs enceintes blanches et les coupoles dorées de leurs églises, prolongeaient, jusqu'à l'horizon le plus lointain cette agglomération mi-urbaine, mi-rustique. Et cétait bien la capitale de cet empire en marche, qui s'acheminait seulement à un devenir encore obscur, dans un au-delà perpétuel.

La façon de désigner les provinces du nouvel empire, formées du jour au lendemain correspondait aussi au caractère migratoire de leur constitution. On disait : « Les villes de delà rOka, de delà la Kama » , entendant par ville ^gorod) le territoire avec son chef-lieu. De la région centrale ellemême, noyau de l'empire en formation, on disait : « Les villes de delà la Moskva, zamoskovnyié gorody. '> Nijni-Novgorod, conquête récente des souverains de Moscou sur un autre groupe de Monomaque cadets, était tantôt considérée comme appartenant à cette région centrale, et tantôt rejetée dans la périphérie, avec Arzamas et ^lourom: et pourtant la nouvelle Russie du nord-est, commençant une vie nouvelle, trouvait là comme une autre Kiev, sur les marches des pavs annexés. Même situation, même beauté du site. Quand l'Anglais Jenkinson s'embarquera là. en 1558, sur sa flottille de galères, en route pour l Orient lointain. 1 époque semblera revivre des caravanes mises à flot sur le Dnieper par les princes kioviens, pour le « vovage de Grèce - . Mais tout autour, et jusque dans le bassin voisin de la Kllazma, en dehors de Vladimir qui conserve quelques restes d'une splendeur évanouie, la conquête a opéré le vide, semé le pays de ruines. Dans les campagnes, la popidation est restée attachée au sol; dans les villes, plus personne, si ce n'est des soldats.

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comme partout. C'est le signe général du nouvel établissement. Les agglomérations de la province de Moscou, au delà d'un rayon de quelque 100 ou 150 kilomètres, portent ellesmêmes cette marque. Au nord, à la distance ainsi indiquée s'étend une zone essentiellement militaire, où les préoccupations guerrières se mêlent constamment aux occupations pacifiques, où les groupements urbains, Tver, Rjev, Zoubtsov, Staritsa, sont des points stratégiques. Au sud, sur la Moskva supérieure et sur TOka, les villes Serpoukhov, Kacliira, Kolomna, défendent le passage des deux rivières sur les routes d'une invasion toujours menaçante. Au delà, c'est un autre désert, le dikoïé pôle (champ sauvage) , où la colonisation ne pénétrera que dans la seconde moitié du siècle.

Tel était le domaine, auquel, avec Kazan, Astrakhan et leurs dépendances, le règne d'Ivan IV allait annexer les terres basses du Volga, moyen et inférieur, de la Kama, de la Viatka et du littoral de la Caspienne, et auquel, à 1 état de promesse, des rives du Volga à celles du Don, du Doniéts septentrional et du Dnieper inférieur, s'ajoutait la sphère énigmatique de la Kozatchina, vaste réservoir, où, du fond de la Pologne comme du fond de la Moscovie, affluait constamment une population d'exilés volontaires; où, d'un côté comme de l'autre, le même jeu des lois politiques et sociales déversait à jet continu le même contingent d'éléments dissociés, poussés en dehors de leurs cadres naturels par les trois instruments éternels de désagrégation comme d'agrégation sociale : l'esprit de révolte, l'esprit d'entreprise et l'esprit de liberté.

Sur le chiffre global de la population comprise dans ces limites, nous ne possédons aucune donnée, même aproximative. Pour la capitale elle-même, les indications varient dans des proportions qui interdisent toute précision. Le nombre des maisons recensées en 1520 — 41,500 — devrait faire supposer 100,000 habitants pour le moins. Or, soixante ans plus tard, l'envoyé du pape, Possevino, tient 30,000 pour le chiffre le plus probable. Il est vrai que, dans l'intervalle, la ville a subi

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