‹ Ivan le TerribleChapitre 8 sur 228 · LA POPULATION · texte numérisé non relu

LA POPULATION

un passag^e de Tatars qui Ta ruinée de fond en comble. Mais cela est vrai aussi pour la plupart des villes dans cet empire où la g^uerre fait encore rage partout, et, d'une période à lautre, d'une année à l'autre parfois, changée la plivsionomie du pays.

Au point de vue ethno.'jraphique, les neuf dixièmes de ce pays n'ont de russe que 1 apport très mince d une colonisation très récente. Il n'est pas nécessaire, à cette époque, de gratter le Moscovite pour trouver le Tatar et surtout le Finnois. Le fond de la population appartient partout à cette dernière race. Ce sont cependant les conquêtes du Terrible et celles de ses successeurs qui, à cet égard, ont contribué surtout à introduire dans la composition de l'empire la grande diversité dont la carte de Keppen signale aujourd hui encore la présence. Pour déterminer de façon exacte le rôle des éléments allogènes, à l'époque que nous étudions ici, les documents nous font d'ailleurs défaut. Il n'apparaît guère que dans la vie intellectuelle et morale du pays, et j'en ferai état plus loin. Politiquement, il est à peu près nul; par voie d élimination ou d'absorption, 1 hégémonie moscovite a supprimé toute résistance. Socialement, la différence des origines ne se manifeste pas pour une autre raison. A ce foyer moscovite du seizième siècle on ne saurait dire qu'il y ait deux sociétés distinctes, ou plusieurs, en contact et en antagonisme. En existe-t-il une seulement, en effet?

LES CLASSES SOCIALES l' A RISTO CR ATIE

Parmi les divergences qu'une certaine école historique et politique s'est plu à faire valoir et même à exagérer et qui, atténuées depuis, dans une grande mesure, séparaient alors de l'Europe occidentale ce monde en formation, l'absence de classes sociales figure au premier rang. D autres traits de dis-

semblance se laissent aisément indiquer encore. Pas d organisation féodale ni de ses dérivés modernes ; pas de chevalerie ni de ses survivances; pas d Église munie d un pouvoir séculier et s'en servant pour entrer en lutte avec 1 Etat. Mais tous ces traits se laissent aisément ramener à un dénominateur unique : pas de classes sociales.

Le phénomène est réel, mais très complexe, et dans ses causes et même dans ses manifestations. Évidemment il y a dans ce pays, comme dans tout autre, des riches et des pauvres d abord, puis des laboureurs et des commerçants, des habitants de ville et des campag^nards, donc des éléments sociaux divers. Ce qui est vrai, c est que ces éléments ne constituent pas ici des valeurs organiques. Je vais m expliquer.

Ivan IV passera sa vie à guerrover avec les boïars. Ces boïars formaient évidemment une aristocratie. Le pays en connaissait même plusieurs. A côté des boïars, les descendants des anciens princes apanag^és tirant leurs orig^ines les uns de Rurik, le premier prince russe, les autres de Guédymine, le premier prince lithuanien, chefs de gouvernement dans ces parages, réclamaient une situation prééminente. Appartenant quelques-uns à la branche aînée du fondateur de la dynastie, dont la maison souveraine de Moscou n était qu une branche cadette, établis encore les uns et les autres sur les débris de leurs anciens patrimoines, ils pouvaient élever haut leurs prétentions, et ne s'en faisaient pas faute ; ils jouissaient de certains droits, de certains privilèges où leur ancienne qualité de souverains indépendants se faisait sentir, et ils les défendaient avec âpre té.

Lisez cependant le code rédigé par le grand-père du Terrible, le Soudiebnik de 1497 : de tous ces droits, de tous ces privilèges, de toutes ces prétentions, il ne porte pas la moindre trace. Le clergé étant mis à part, tous les autres habitants du pays y sont divisés en deux catégories, qui n'ont rien de social; ou lliistoire. avec la diversité des conditions qu'elle sait créer, ne compte pour rien : « hommes qui servent " ,

Î,A SOCfKTE 11

d'un côté; « hommes qui ne servent pas, ;> de l'autre; sloiinlyié et niésloujUyic, c est tout! Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire que le lég^islateur a fait table rase des précédents historiques et qu'usant despotiquement de la masse du contingent disponible, il la réparti conformément à la constitution présente de l'établissement créé à Moscou, qui est celle d'une armée en campag^ne, ainsi que je me suis appliqué à le montrer.

Dans un rég^iment, il n'y a ni princes ni manants, ni marchands ni laboureurs : il y a des soldats, des caporaux et des officiers. Et c'est ici un régiment. Dans une prison, on ne désigne les prisonniers que par un numéro d ordre. Et c'est ici, ou ce sera une prison. Les sloiqilyié sont des soldats qui aident le chef à « rassembler la terre russe " ; les niésloujilyié sont des ouvriers, des gens de corvée, qui nourrissent 1 armée en marche. Les uns et les autres n ont d autre place, d autre dignité et d'autre fonction que celles qui leur sont assignées par la feuille de service. Tout le monde dans le rang : telle est la consigne. Nulle apparence de hiérarchie aristocratique. Dans la première catégorie, concurremment avec les boïars, les princes, les grands officiers de la couronne et les hauts fonctionnaires, à peine distingués par une subordination d ordre administratif, figurent les serviteurs les plus modestes, civils ou militaires, forgerons et artilleurs, menuisiers et simples soldats. Marchands et cultivateurs sont pareillement confondus dans 1 autre catégorie sous la loi uniforme de l'impôt qu'ils doivent paver. Les sloujilyié de premier rang jouissent bien de certains avantages : ils remplissent les plus hautes fonctions; ils possèdent la terre; en justice leur témoignage a plus de valeur, et. pour une offense, l'indemnité à laquelle ils ont droit est triple de celle qu'un simple diak (clercj peut réclamer. Mais cette même tarification do l'honneur, variant avec les grades et les emplois, s'étend ù tous les rangs. Elle n'a encore rien de social. Elle fait corps avec les émoluments attribués à chaque place.

Reste à expliquer comment ce groupement artificiel et cette classification despotique des forces sociales ont pu être réa-

lises. Évidemment, il a fallu dabord que les éléments ainsi dissociés et jetés ensuite dans des cadres nouveaux, arbitrairement créés, eussent infiniment peu de consistance. Pour lélément aristocratique c'était assurément le cas. Ici, comme en Occident, la couche supérieure de la société a eu son premier noyau dans la suite du prince. Les étymolog^istes ne sont pas d'accord sur l'origine du mot boïar. Qu'il vienne toutefois de boï fcombat). ou de bol, bolù, bolchyï (plus pfrand; , il a servi dabord à désijyner les compagnons du chef de bande primitif, ses droujinniki fdroiijina, suite, compagnie), jouant à ses côtés le rôle des anlhrustions des premiers chefs francs, des Thnnes anglo-saxons ou des minisieriels au sein de 1 Allemap^ne féodale. Mais alors qu'en Occident les rapports ainsi formés se solidifiaient entre les princes et leurs vassaux par l'établissement des uns et des autres sur des domaines, dans des fonctions politiques et sociales définies, fixées, consacrées par la loi, la coutume, l'usage, ici ces mêmes relations restèrent à l'état flottant, participèrent de la mobilité générale de toutes les choses. Longtemps le prince fut nomade et sa droujina le suivait — ou ne le suivait pas. Nulle règle à cet égard et nulle obligation. Le chef pouvait renvoyer ses compagnons et ceux-ci pouvaient le quitter. Ils usaient fréquemment de ce droit. En 11 49, le prince de Volhynie entreprenant une campagne contre le prince de Kiev, sa droujina lui faussa compagnie et lexposa à un désastre. Nulle contrainte n'était de mise. Quand la Russie se trouva morcelée entre un grand nombre de souverainetés, les boïars ne se se firent aucun scrupule de passer d'un souverain à un autre, au gré de leurs intérêts ou de leurs caprices. Et ces désertions n'entraînaient aucune déchéance. Elles n'étaient pas considérées comme un ' acte de félonie. Les déserteurs conservaient leurs domaines et les faisaient même passer avec eux sous 1 autorité du nouveau chef, librement choisi.

Quand Moscou eut inauguré son rôle historique, elle n hésita pas d'abord à se prévaloir de ces habitudes. Elle y vit un instrument merveilleux de sa politique unificatrice, un moyen

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de ruiner, en les désagrégeant, les souverainetés avoisinantes, et de fortifier la sienne à leur détriment. Devenue un centre d attraction sans rival, elle ne risquait rien à ce jeu : tout le monde venait à elle et personne ne songeait à la quitter. Ainsi, elle recueillit de proche en proche les débris des petites planètes qu'elle absorbait dans son soleil; toutes les épaves des cours licenciées, des équipes dissoutes, et elle eut sous la main une matière éminemment plastique qu'elle put couler dans le moule de son choix. *

Le souverain eut des compagnons nouveaux, qui n'étaient même plus des camarades ayant partagé ses périls et ses triomphes, mais des vaincus, des captifs, des déracinés. Et. d'autre part, au sein de la nouvelle Russie du nord-est, toute cette aristocratie, même celle qui demeurait établie sur des domaines héréditaires, y manquait de consistance suffisante. L'hérédité ne remontait pas bien loin, et la base faisait défaut. Dans le régime féodal, les relations créées en haut entre le souverain et les seigneurs avaient pour contre-partie, en bas, les rapports établis entre les seigneurs et les manants. Le vasselage se complétait par le servage. Ici, comme nous le verrons, cette contre-partie était absente, au milieu d'une population agricole libre et ne fournissant aux grands propriétaires terriens qu'une main-d'œuvre péniblement marchandée, disputée, précaire toujours.

Encore fallait-il que Moscou disposât d'un pouvoir assez fortement constitué, de son côté, pour disposer à sa guise de ces éléments flottants et leur donner une fixité d'un autre genre dans une organisation d'ordre militaire.

l'organisation l'OLlïIQUE ET SOCIALE LES ORIGINES DE l' ABSOLUTISME

L'origine comme le caractère de ce pouvoir ont prêté à des conjectures multiples. L'école historique, dont j'ai évoqué

plus haut renseignement, a voulu y apercevoir un phénomène organique procédant du tempérament même de cette branche de la famille slave que les hasards de sa destinée ont domiciliée en un pays très éloigné de ses antiques foyers. Elle V a vu, en même temps, le seul régime qui se soit montré susceptible de répondre aux exigences particulières de la race en fait d'existence politique et d assurer la viabilité aux étabhssements par elle formés. Après avoir fourni une carrière parfois très brillante mais courte, tous les autres États slaves, fondés sur dautres principes, se sont montrés insuffisamment garantis contre le développement excessif de l'aristocratie et la faiblesse du pouvoir central.

Mais la disposition particulière de la colonie slave du nordest à adopter ce régime, et son aptitude à sen accommoder, d'où lui sont-eHes venues? M. Zabiéline a rattaché le phénomène au principe de labsolutisme domestique, développé par les enseignements de lÉgHse orientale; M. Kostomarov Ta fait procéder de la conquête tatare; et d'autres historiens l'ont attribué à l'influence de lélément finnois. Les trois explications ne valent guère. LÉglise orientale a exercé une action tout aussi et plus énergique au sein de lancienne Russie du sud, dans la période kiovienne, et cette période n"a précisément pas connu l'application du pouvoir personnel et absolu, tel qu'il s'est trouvé réalisé à Moscou vers la fin du quinzième siècle. Les informations les plus anciennes sur la condition des peuples slaves — chroniques byzantines, œuvre historique de Procope, de l'empereur Léon et de Dithmar, de Mersebourg — nous montrent des assemblées populaires exerçant le pouvoir suprême ou y participant, et les tribus slavonnes établies en Russie ne font pas exception. Au témoignage de Nestor, elles se passent même de princes. Plus tard, au onzième siècle, nous retrouvons les mêmes institutions démocratiques à Kiev et à Novgorod, à Smolensk et à Polotsk. D'un bout à l'autre du pays, les viétchié (de viéstchat : annoncer), comme on appelle ces comices, fonctionnent avec des attributions variées, comprenant ici le plein exer-

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