‹ Ivan le TerribleChapitre 75 sur 228 · LE GOUVERNEMENT DES BOÏARS · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT DES BOÏARS

Abandonné à lui-même, Obolenski perdit aussitôt pied dans la tourmente. Des rivaux que la rég^ente avait su contenir se précipitèrent maintenant à une revanche facile. Sur les ruines d'un parti décimé les Ghouïski dressaient la tète, touchant au trône par leurs origines et visant au delà même d'une suprématie temporaire par leurs prétentions. Appartenant comme Yassili et Ivan à la lignée d'Alexandre Nevski et à la branche aînée d'une famille dont la maison régnante ne représentait que la branche cadette, on voit où pouvaient aller leurs rêves ambitieux. En huit jours ils eurent raison du favori, qui disparut dans une oubliette. Ivan y perdit son tuteur naturel et jusqu'à sa nourrice, Agraféna, une sœur d" Obolenski, qui partagea le sort de son frère. Mais Vassili Vassilévitch Ghouïski et son cousin André, tiré de prison à ce moment, se trouvèrent en présence d un autre revenant. Les cachots ouverts jetaient dans la lice tout un bataillon de compétiteurs, parmi lesquels le prince Ivan Biélski n'entendait céder le pas à personne. Contre la postérité de Rurik, il invoquait les droits de Guédymine, son ancêtre à lui. Son père, Fédor, était marié à une princesse de Riazan, nièce d'Ivan III. Molesté par Hélène, son frère Simon avait fui et cherché en Pologne, en Grimée, à Gonstanlinople même, mieux qu'un refuge, une alliance pour la revendication deses domaines héréditaires, Biélsk et Riazan, annexés à l'empire moscovite.

L'œuvre entière des Rurikovitchy cadets se trouva ainsi menacée au milieu d'une lutte qui, de 1538 à 1543, remplit Moscou de scènes de violence et de carnage, et où seuls

LES CHOUÏSKI ET LES BIELSKI 165

l'antaçonisme des deux familles rivales et leur acharnement à se détruire protestèrent la personne d'Ivan et l'intég^rité de son héritag^e. Mais l'enfant eut à subir de cruelles épreuves. Victorieux, les Ghouïski oubliaient toute mesure, mettant au pillage les trésors du tsar, s'érigeant en maîtres absolus. Devenu chef de la famille après la mort de Vassili Vassilévitch, Ivan Ghouïski oubliait tout respect. « En ma présence, il étendait ses pieds bottés sur le lit de mon père! » devait écrire un jour le Terrible, en se rappelant aussi que, vêtu naguère d'une méchante pelisse, le vainqueur du jour arrivait à manger dans de la vaisselle d'or. « Evidemment, il n'en avait pas hérité de son père. Il aurait commencé par se donner un meilleur vêtement! Et cependant, j'étais réduit aux privations, manquant de tout, jusque dans mon habillement et ma nourriture. » Le jeune souverain était frappé aussi dans ses affections. Après sa nourrice, on lui enleva en 15 43 son premier ami, Fédor Siémiénovitch Yorontsov. Poursuivi jusque dans une chambre du Kreml, souffleté, menacé de mort par les Ghouïski, le malheureux ne dut d'avoir la vie sauve qu'à l'intervention du Métropolite, qui ne put empêcher son exil à Kostroma. La métropolie avait dailleurs ellemême à se ressentir de ces secousses. A chaque coup d'État faisant triompher 1 une ou l'autre famille, le siège changeait de titulaire. En 1539, les Biélski remplaçaient Daniel par Joasaphe. En 1542, les Ghouïski reprenant le dessus et envoyant Ivan Biélski à Bielooziéro, le Métropolite partagea sa disgrâce. Les provinces n'étaient pas mieux traitées. Le gouvernement des Ghouïski en particulier mêlait la barbarie au désordre. Sauf à Novgorod, ville où ils avaient leurs attaches et leurs prédilections, leurs lieutenants se conduisaient « comme des bêtes féroces » , au témoignage des chroniqueurs. Les villes se vidaient au milieu d'un sauve-quipeut général. Appelé en Russie par Vassili et établi à demeure dans le pays, l'architecte italien Friasini s'échappait et passait la frontière au moment où on l'envoyait à Siebièje pour y diriger des travaux de fortification. Il expliquait à l'évèque

de Derpt, que les boïars rendaient la vie impossible à tout le monde. Les Biélski montraient plus d'humanité et aussi d intelligence. C'est à l'époque de leur domination éphémère que furent octroyées les premières chartes préludant à l'organisation autonome des communes. Mais les uns et les autres ne savaient gouverner que par l'abus du pouvoir.

Or, en même temps que le pays était soumis par eux à la plus intolérable tyrannie, ils donnaient à son futur maitre les plus détestables leçons. Par leur fait, la violence sous toutes les formes s'imposait à l'imagination et à la sensibilité de l'adolescent, pénétrait son esprit et sa chair. Et violent il devait être aussi, en grandissant dans cette atmosphère d'incessante bataille, prêt à rendre coup pour coup, nerveux à l'excès, irritable et cruel. Partagés par les compagnons qu'on lui choisissait, ses premiers plaisirs furent atroces comme tout ce qui l'entourait. Gomme on tourmentait les hommes sous ses yeux, avant que de pouvoir en faire autant, il tourmenta les bêtes. Son grand amusement était de précipiter des chiens du haut d'une des terrasses du palais, et de savourer leur agonie. On le laissait faire; on l'encourageait. Les hommes allaient avoir leur tour.

C'était une entreprise téméraire de la part des Chouïski ou des Biélski, en le dressant ainsi, de prétendre à régenter longtemps un autocrate qui bientôt allait avoir de la barbe au menton, et qui déjà était d'âge à se rendre compte de sa situation. Les mêmes hommes qui dans l'intimité l'offensaient et le maltraitaient, qui se disputaient son patrimoine et en usaient tour à tour à leur convenance, il les voyait subitement, au cours de quelque cérémonie officielle, fête de cour ou réception d'ambassadeurs étrangers, replacés à leur rang réel, prosternés devant son trône, convertis en esclaves rampants. De cette autre leçon, il devait promptement faire aussi son profit. En septembre 1543, il s'était laissé enlever Vorontsov; en décembre, ayant mis à l'épreuve préalablement la docilité de ses valets de chiens, il s'avisa de leur faire enlever André Chouïski. Les gueux obéirent et dépas-

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