COUP D ETAT
sèrent même Tordre reçu, en étranglant ce boïar qu'ils avaient mission de conduire en prison. Ivan jug^ea que c'était bien fait, et tout le monde comprit que la Russie venait de changer de maître, sinon de gouvernement.
Les boïars épargnés gouvernèrent encore à leur façon, mais en ne se mêlant plus de contrarier leur souverain qui, avant Louis XIV, venait de prononcer ainsi, à sa manière : « L'Etat, c'est moi. » Il courait maintenant les rues, battant les hommes, violentant les femmes qu'il rencontrait, et recueillant toujours les applaudissements de son entourage. Rappelé d'exil, Fédor Vorontsov en était; mais la faveur du maitre allait déjà à des compagnons plus dociles, moins protégés contre ses caprices par leur nom et leur parenté. Aux membres de l'aristocratie où il devinait, redoutait d'autres Ghouïski, Ivan préférait ses valets de chiens. En mai 1546, chassant aux environs de Kolomna, il se trouva en présence d'une troupe armée qui lui barrait passage. C'étaient des mousquetaires de Novgorod venant se plaindre de leur gouverneur. N'entendant rien à leur affaire, Ivan ordonna de les écarter. Une échauffourée se produisit, au cours de laquelle quelques coups de feu furent échangés. Le jeune prince n'eut aucun mal, mais grand'peur. Le courage physique devait toujours lui faire défaut. En dehors d'une prédisposition héréditaire fort probable, ainsi le voulait cette enfance pleine d'épouvante qui le rendait impressionnable à l'excès, le corps frissonnant et l'âme en émoi à la moindre alerte. Il se sauva, imagina un complot, ordonna une enquête. Un favori en expectative, Vassili Zakharov, simple dïak pour le moment, n'eut pas de peine à se faire écouter en mettant en cause Vorontsov et ses parents, déjà suspects, mis en demi-disgràce. Du coup, l'élève dépassa ses éducateurs. Le Terrible entra en scène. Le bourreau eut du travail, sur un échafaud où il ne devait plus guère chômer. F. Vorontsov et un de ses cousins y laissèrent leurs tètes. D'autres complices présumés prirent le chemin de l'exil.
Zakharov n'était peut-être pas le seul auteur de la catas-
trophe. Dans l'entourage du souverain, dans son intimité, figurait déjà un homme dont toute une école historique sest plu à idéaliser le caractère et la carrière en les associant à une période lumineuse du nouveau règne, que son influence aurait soustraite aux excès sanguinaires et remplie de nobles efforts et de glorieux exploits. D origine obscure, comme Zakharov, Alexis Adachev appartenait depuis 1 543 à la domesticité du souverain, porté sur les registres de cour, parmi les officiers de la chambre « faisant le lit « . J'essaierai plus loin de définir le caractère et le rôle du personnage.
A la fin de cette même année 1546, Ivan allait d une façon plus décisive encore affirmer son émancipation. Le 17 décembre, la nouvelle se répandit à .Moscou que le grand-duc était décidé à se marier, en épousant une fille du pays.