LE MARIAGE ET LE C0UR0NNE?.:F.\T
Cette résolution n'était sans doute pas aussi soudaine qu'on l'a assez généralement supposé. En 1543 déjà, une ambassade étant envoyée en Pologne ; Fédor Ivanovitch Soukine et Istoma Stoianov, qui s'en trouvaient chargés, eurent mission de donner à entendre que le prince était d âge à chercher femme. (Banticii-Kamikxski, CoTi-espondancc diplomaiique, Lectures de la Société d histoire, 1860, p. 72.) D autres tentatives de ce genre se laissent supposer, et c est seulement après des échecs multiples que l'orgueil d'Ivan se sera résigné à ne plus rechercher une alliance qui eût renouvelé la tradition de laroslav. Du moins voulut-il donner quelque com- })cnsation à cette déconvenue. Au lendemain du jour où sa résolution fut annoncée, il y eut un Te Deiim à la cathédrale de l'Assomption, et après l'office, réunissant les boiars, Ivan leur annonça qu'il avait également pris le parti de se faire couronner, non comme grand-duc. à lexemple de ses
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prédécesseurs, mais en adoptant ce tifro de tsar qii ils n'avaient pas encore réclamé officiellement.
Tsar, empereur, les deux titres étaient synonymes dans la langue du pays, bien que le premier se trouvât amoindri par l'avilisement où il tombait au milieu de la dislocation de la puissance mong;ole, parmi la foule des petits princes tatars qui s en paraient, quelques-uns déjà tributaires de Moscou, ou simples chefs de province à sa solde. Les anciens maîtres de Byzance ne l'avaient pas moins porté, eux aussi, et c'était bien I empire d Orient que l'on ima«jinait relever ainsi de ses ruines dans la nouvelle capitnle du monde orthodoxe. La littérature ecclésiastique s'était employée de longue main à préparer cette résurrection. Dans les livres en lan^^ue slavone le nom de tsar servait indistinctement à dési/jner les rois de Judée, les souverains de IWssyrie, de lÉ^'j^vpte et de Babvlone ou les empereurs de Rome et de Conslantinople. En même temps, par des insinuations répétées, quelque fantaisie artificieuse qu'on y mit, Tillusion d'une filiation historique rattachant les souverains de Moscou à ces prédécesseurs s imposait à lesprit halluciné des lecteurs, pénétrait lentement la conscience nationale. La Moscovie n était-elle pas le « sixième empire " mentionné par IWpocalypse? Et, avant Sophie Paléolor|ue, la race de l'urik n'avait-elle pas, par Vladimir Monomaque, conquis des droits à Ihéritage des Por|)hvrofjénèles, à celui de Constantin le Grand et des Césars romains eux-mêmes? Nous Tavons vu, l'idée d'une « troisième Rome" flottait depuis des siècles dans le monde slave, à l'état de rêve, cherchant à prendre corps quelque part. Après la chute des empires slaves de Bul/jarie et de Serbie, après la conquête de la presqu'île des Balkans par les Turcs, elle se trouva naturellement rejetée au nord. Envové de Constantmoplc à .Moscou pour occuper le sièfje métropolitain (1382). le Bulgare Cyprien y transporta la phraséologie élaborée à Tyrnov par le célèbre Éphime, et trouva des oreilles complaisantes pour la recueillir. Au lendemain de la chute de Constantinople, les naufragés de la Slavie du Sud orienté-
irO IVAN LE TERRIBLE
rent définitivement leurs espérances de ce côté. Le Serbe Pakhomii révéla à son tour une reconnaissance solennelle du titre impérial, opérée au profit des souverains de Moscou par 1 empereur Jean Paléologue. D'autres écrivains s'occupèrent de mettre cette investiture en harmonie aACC les textes sacrés. On avait déjà réussi à faire passer les prophéties sur la tête d'Alexandre de Bulgarie. De prince slave à prince slave, 1 effort d'imagination à faire était moindre. D après la tradition grecque, Ismaël devait être vaincu par un peuple « blond » , et précisément « blond » se dit j-oussyii en russe. Parmi les légendes d origine bvzantine avant cours dans le monde slave, et perçant jusqu en Occident avec le poème allemand sur Apollonius de Tvr, ou les vieux romans français sur Obéron et sur Huon de Bordeaux, une des plus répandues voulait que les insignes impériaux des Porphvrogénètes vinssent de Babylone, où lempereur d'Orient, Léon, les aurait envoyé chercher. D'autres légendes avaient trait à l'acquisition de ces insignes par Yladimir Monomaque ou par saint Vladimir. Dans la Stépiénnaia Kuiga. Macaire explique doctement que Yladimir, en mourant, avait confié ce dépôt sacré à son sixième fils, Georges, pour que lui et ses descendants en eussent la garde jusqu'à ce qu il se trouvât en Russie un prince capable de s en prévaloir. Dès les onzième et douzième siècles, d'autre part, des généalogistes slaves s'étaient avisés de faire descendre les Assanides bulgares d'une illustre famille romaine, et, au quatorzième siècle, ils avaient apparenté pareillement les ]Semanitch serbes avec l'empereur Constantin, voire avec Auguste. Macaire n'eut ainsi qu à s'inspirer des précédents pour, dans la vie de sainte Olga, princesse russe, introduire un Prouss, frère d'Auguste, dont Rurik fut censé être le descendant.
Le titre revendiqué maintenant par le fils de Vassili, c'était tout cela, ce verbe entier de mythes et de symboles, de souvenirs glorieux et de rêves ambitieux, se faisant chair dans une réalité vivante et tangible.
Le couronnement eut lieu le 16 janvier 1547, et rien ne fut