‹ Ivan le TerribleChapitre 78 sur 228 · LE COURONNEMENT · texte numérisé non relu

LE COURONNEMENT

oublié de ce qui pouvait en rehausser léclat. Au milieu d'une énorme affluence du peuple, aux sons joyeux des cloches, dans les pompes réunies de l'autel et du trône, évèques, prêtres et moines demandèrent à Dieu que le nouveau tsar fût armé de justice et de vérité, tandis que les boïars répandaient autour de lui une pluie de pièces d'or, emblème des prospérités qui lui étalent promises. L héritier des empereurs grecs et romains n'osa cependant pas faire part de ses prétentions aux souverains étrang^ers. Il savait que son père et son grandpère y avaient échoué. En 1514, Vassili avait réussi à introduire le titre de César dans un traité signé avec l'empereur Maximilien . Mais , désavouant son plénipotentiaire Snitzpanner, Vienne s'était refusée à signer le texte ainsi rédigé. Les résistances de la Pologne restaient irréductibles à cet égard. Avec quelques petits États allemands, les patriarches de Constantinople se montraient seuls plus accommodants, depuis que le monde orthodoxe en était réduit à cette seule et dernière espérance de relèvement. Encore Ivan crut-il devoir attendre jusqu'en 1561, pour, au lendemain de ses plus grands succès, en accompagnant sa requête d'une aumône considérable, tenter fortune de ce côté. Et le résultat fut médiocre. Le patriarche Joasaphe reconnut bien le fils de Vassili comme tsar et descendant de la princesse Anne, sœur de 1 empereur Basile. Il offrit même de renouveler la cérémonie de son couronnement par l'intermédiaire d'un Métropolite qu'il expédiait à cet effet, ce qui était de trop. Mais, sur les trente-sept signatures que portait la charte envovée de Constantinople à Moscou, trente-cinq devaient plus tard être reconnues comme fausses. (Pierling, la Russie et le Saint-Siège, I, 319; MiLiOUKOV , Essais sur thistoiie de la culture russe, III, 71, d'après Rpxel, Analecta Byzantino Rossica, 1891.)

L Eglise orthodoxe se dérobait elle-même, bien que les patriarches d'Alexandrie et d' Antioche rivalisassent de zèle dans l'acceptation du fait accompli et que, allant plus loin, celui de Jérusalem proclamât le nouveau tsar «chef de la chrétienté» . La masse du clergé oriental refusait de suivre ces exemples, et,

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dans cette communauté universelle où il prétendait au rang suprême, le tsarat entrait par une porte basse, en trébuchant sur le seuil. Mais le peuple moscovite ig^nora ces détails. Dans la poésie desbylines, confondant les faits et les dates, l'orgueil national et la fantaisie populaire s'employèrent de concert à couvrir ces commencements humbles et ces déconvenues d un voile de fictions prestigieuses. Voyageant de Babylone à Constantinople, où il trouvait l'empire en ruines et la foi orthodoxe menacée, puis des rives du Bosphore aux rives du Yolga, le porteur des insignes impériales ne s'arrêtait que sous les murs de Kazan, pour y rejoindre le vrai défenseur de l'Église, vainqueur de rislam ! Sur les panneaux d'un trône symbolique que l'on voit aujourd hui encore dans la cathédrale de l'Assomption, les artistes du pays s'ingénièrent à évoquer d autres mythes analogues, et, dans les limites au moins de son vaste domaine, Ivan se vit ainsi entouré d'un rayonnement de puissance et de gloire tel qu'aucun de ses ancêtres ne 1 avait connu.

Le mariage allait lui donner encore un bonheur que peu d entre eux avaient sans doute goûté. Le choix de 1 épouse devait, cette fois, être accompli dans les règles. Toutes les filles nubiles de 1 Empire appartenant à la classe des « hommes de service » reçurent ordre de paraître à Moscou. Un édifice immense, contenant un grand nombre de chambres à douze lits chacune, y était disposé pour les recevoir. Au premier mariage de Vassili, cinq cents beautés, au dire de François da Collo, et quinze cents, au témoignage d'Herberstein, avaient été ainsi réunies. Ces chiffres correspondent peut-être à des sélections successives opérées dans la masse des concurrentes, et sans doute un premier choix avait déjà lieu dans les provinces. A Byzance, où la même pratique était suivie, on envoyait aux gouverneurs provinciaux des instructions détaillées pour cet objet, avec lindication de la taille et des autres qualités requises. Le sérail une fois garni de ses pensionnaires, le souverain s'y rendait, accompagné d'un seul courtisan, choisi parmi les plus âgés. Il parcourait

LE MARIAGE 17a

les chambres, offrant à chacune des belles vin mouchoir brodé d'or et de pierres précieuses qu'il jetait sur sa gorg^e . Le choix fait, les compag^nes de l'élue étaient renvoyées avec des présents.

Ainsi fut choisie, en 1547, Anastasie, fille de feu Roman louriévitch Zakharine-Kochkine, d'une vieille lignée de boïars, qui, au milieu de la ruine des familles princières, avait su garder une place proche du trône en évitant l'écueil des compétitions dont le jeune tsar avait eu tant à souffrir. Il n'est pas impossible d'ailleurs que, même en cette occasion, l'usage du concours n'ait été observé que pour la forme. Ce& Zakharine-Kochkine étaient des favoris de la fortune. Un des frères d'Anastasie devait faire souche d'une race appelée à une plus grande destinée encore : les Romanov de l'avenir furent de cette famille. Avec les Ghérémétiev, les Kolytchev, les Kobyline , ils passaient pour descendre d'un certain André Kobyla, transfuge prussien, au dire des chroniques. Mais l'amour-propre national voulut ensuite que " de Prusse » sig^nifiàt « de Novgorod ». Il y avait dans cette ville un quartier dont les habitants étaient communément appelés Prussiens. L'origine slave de Kobyla n'est d'ailleurs pas contestable. Le nom seul l'indique — Kobyla : cavale, en russe et en polonais, — et l'on sait que la capitale actuelle du monde germanique se trouve en terre slave.

Nous ne possédons pas de détails sur le mariage divan; mais ceux que j ai donnés au chapitre précédent sont applicables à la circonstance. Le jeune tsar fut aussi épris de sa compagne que Yasslli l'avait été de la sienne, et, longtemps après, il devait évoquer, avec un âpre regret, les joies trop tôt interrompues d'une union où il semble avoir trouvé tous les plaisirs et satisfactions de la chair, du cœur et de rcsj)rit. Sa lune de miel se trouva pourtant vite et cruellement troublée. Le mariage eut lieu le 3 février 1547; moins de trois mois plus tard, le feu dévorait tout un quartier de la capitale. Ivan fut tiré de la douce quiétude où il paraissait plongée et où on se plaisait déjà autour de lui à apercevoir le gag^e

d'un meilleur avenir. Déjà la belle et gracieuse Anastasie passait pour le bon ang^e qui défendrait le souverain contre les retours de son humeur irascible et assurerait le repos de ses sujets. Ce n était qu'une illusion, et, dans ce pavs de légendes, on a vraisemblablement exagéré une influence, dont les effets apparents ne se laissent attribuer à aucune cause permanente. Momentanément apaisé, le tempérament irritable d'Ivan se réveilla brusquement. Le 30 juin 1547, comme des citoyens de Pskov venaient à leur tour se plaindre de leur gouverneur, le tsar les accueillit plus mal encore que ceux de Novgorod . Renouvelant les jeux cruels de son enfance, il se prit à arroser ces malheureux avec de Teau-devie enflammée; puis, les faisant dépouiller de leurs vêtements, il s'apprêtait sans doute à les achever quand une diversion opportune le détourna de ce divertissement. La scène se passait au village d Ostrovka dans le voisinage de la capitale, d où arriva, à cet instant, un courrier, porteur d une mauvaise nouvelle : la grande cloche du Kreml était tombée. Présage funeste, annonçant, selon l'esprit du temps, d'autres plus terribles catastrophes! Et le présage devait, cette fois, se vérifier, au milieu d événements qui allaient mettre en scène de nouveaux personnages et donner une nouvelle physionomie au règne qui commençait. Ivan en oublia ses victimes. Demandant un cheval, il courut au lieu de l'accident

SILVESTRE ET ADACHEV

Le 21 juin, le feu éclatait une fois de plus à Moscou, et, pour le coup, ses ravages dépassèrent tout ce qu'on avait vu de mémoire d homme. Le Kreml fut atteint. La coupole de la cathédrale de T Assomption, les palais du tsar et du Métropolite, le trésor, 1 arsenal, deux monastères et plusieurs églises avec toutes leurs richesses devinrent la proie des

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