LES COURANTS REFORMATEURS
Du sein de la classe intelligente, numériquement bien restreinte encore dans l'empire d'Ivan, intellectuellement fort peu développée, ouverte pourtant déjà à Tétude de certains problèmes politiques et sociaux; du milieu des bommes pensant, discutant, écrivant, un double courant réformateur sortait à ce moment, converg^eant en dépit de points de départ très différents vers un but analogue, sinon identique. De part et d autre, les conceptions et les combinaisons mises en
Moscou, 1867 ; Kuodtchevsk.1, la Composition des Assemblées, dans la Pensée lusse, 1890; Soi.oviov, Etude, dans le Messager russe, 1857, vol. VIII (polémique avec Schlozer) ; Pavlov, les Assemblées dans la littérature ecclésiastique, C\nn%V Interlocuteur orthodoxe, 1863 ; Zabiêuse, Aperçu sur l'hisloire du développement de l'autocratie moscovite, dans le Messager historique, 1881. — Les docuiiicnts authentiques pour la première assemblée manquent, sauf une indication tifdciclle dans le Recueil des documents et traités, II, n" 37; pour l'histoire générale des assemblées, quelques pièces se trouvent dans Ics.lf^es historiques, 1841, I et II, et Complément, I, et dans les Documents de la commission archéogr., I. — l'our l'organisation politique de l'ancienne Russie : Skugcikikviïch, Antiquités juridiques, II, 1" partie. — Pour l'histoire de l'Asseinblce de 1566, la Chronique d'Alexandre y evslii, récemment publiée dans V Ancienne bibliothèque. III, contient des données intéressantes. Mais ce document n'a encore fait l'objet d'aucune étude au point de vue de l'origine et du contenu.
TENDANCES REVOLUTIONNAIRES ISÔ'
avant se rattachaient à la çrande question du jour : celle de la possession de la terre. Mes lecteurs connaissent déjà la position prise sur ce terrain brûlant par les partisans de Nil Sorski et de Vassiane Patrikiév. Sous une forme bizarre, jusqu'à rendre inintelligible par endroits la pensée de l'auteur, mais avec une énergie d'accent impressionnante, le pamphlet, auquel j'ai fait allusion plus haut^ donna, vers 1550, une impulsion nouvelle aux idées des Niésiiajatiéli (non acquéreurs) . Le pamphlétaire a emprunté ses personnages — les thaumaturges de Valaam, Serge et Hermann — au domaine de la fiction. Sa propre personnalité reste enveloppée de mystère. On s'est plu à l'identifier avec Patrikiév ; mais à dénoncer l'excès des richesses accumulées aux mains du clergé noir, et les abus en résultant, l'auteur montre en vérité trop d'irrévérencieuse véhémence pour un porteur de klohouk. Ses conceptions en matière politique sont bien d'un moine dans leur étrange naïveté : l'assemblée permanente qu'il appelle de ses vœux aurait eu pour premier souci de veiller à la stricte observation des jeûnes ! Mais tout moine qu'il fût, Patrikiév se serait-il avisé de revendiquer pour les laïques seuls la place usurpée par ses frères dans les conseils du souverain. Être pauvre et prier, tel est le lot des cénobites dans la pensée de l'écrivain inconnu. Patrikiév avait d autres ambitions.
Ainsi posé, le problème s'étendait, menaçait d'autres intérêts solidaires, appelait d'autres revendications. Si l'extension démesurée de la propriété monastique était un mal, n'en était-ce pas un aussi que les distributions de terre multipliées maintenant au bénéfice des « hommes de service " , l'accaparement progressif du sol par ces privilégiés dont Ivan venait de flétrir la conduite? Et voici qu'un second pamphlet, publié simultanément sous la forme d'une épitre ou supplique adressée au tsar par Ivan ou Ivachka Peresviétov — nom d auteur ou pseudonyme, le point n'a pu encore être suffisamment éclairci — dressait contre cette classe rivale de propriétaires un réquisitoire en règle. Par leurs sortilèges
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et leurs intrig^ues, ils avaient gagné le cœur du souverain et arrivaient à lui imposer toutes leurs volontés. Démesurément enrichis, eux aussi, par l'expropriation et l'exploitation impitoyable des cultivateurs dépossédés, ils vivaient dans la paresse et dans la débauche. Aussi lâches qu'avides, ils fairaient péricliter les armées du tsar en temps de guerre, et, en temps de paix, prélevant une dîme énorme sur les impôts extorqués à ses sujets, ils devenaient les instruments responsables de tous les malheurs publics.
Mais alors? La sécularisation des biens ecclésiastiques figurait depuis longtemps à l'ordre du jour de la politique moscovite. Ivan III s'en était déjà occupé, avait esquissé des tentatives dans ce sens. Gomment Ivachka Peresviétov prétendait-il résoudre cette autre partie du problème? Par un moyen également radical : la suppression du kormlénié, le retour à l'Etat des allocations territoriales attribuées aux sloujilyié Uoudi, et le remplacement de ce mode de rétribution par un traitement pécuniaire, qui mettrait au service du souverain des fonctionnaires dociles, restituerait le sol à son emploi naturel et à ses possesseurs légitimes, et arracherait la masse du peuple à une insupportable tyrannie.
Au point de vue littéraire, les deux écrits ont un air de parenté. Les personnages imaginaires de l'autre sont remplacés ici par un palatin de Valachie auprès duquel l'auteur aurait séjourné. Le style est aussi baroque. Mais sous cette forme énigmatique, en des circonlocutions bizarres, imprécises et obscures comme toute la phraséologie du temps, jamais réforme plus révolutionnaire n'a été nulle part proposée. En nul pays aussi le radicalisme théorique n'a eu, à certaines époques, de partisans plus déterminés. Le nihilisme moderne peut, en Russie, se réclamer d'antécédents lointains. De la théorie à la pratique, alors comme aujourd'hui, la distance était grande. Il ne s'agissait de rien moins que d'une reconstruction complète de l'édifice politique et social, sans que d'ailleurs les deux programmes réformateurs visant les deux catégories de propriété territoriale s'opposassent
LES PROGRAMMES REFORMATEURS I9i
l'un à l'autre, comme on l'a supposé. Ils s accordaient et se complétaient, au contraire, très naturellement. Ils constituaient les deux termes d une même solution, révolutionnaire et démocratique.
Qu'en pensait Ivan? Dans quel rapport se trouvait-il avec ce double courant d idées ? Qu'en ce qui concerne les biens d Église il fut disposé à suivre les errements de son aïeul, on ne saurait en douter. A travers toutes les vicissitudes, de règne en règne et même d une dynastie à l'autre, jamais la politique moscovite ne devait plus varier sur ce point. Mais comme le grand-père, le petit-fils avait à compter avec des résistances que la longue complicité du temps pouvait seule user et vaincre. La réorganisation de la propriété laïque comportait de plus grandes difficultés encore. Pour parler un langage aussi bardi, d où qu il vint et où qu'il puisât ses inspirations, Ivachka Peresviétov devait se sentir fortement appuyé. Par endroits, son pamphlet semble bien même n être qu un écho du discours prononcé par le jeune tsar sur la place Rouge. En devinant en lui un écrivain officieux on n'a probablement pas été loin de la vérité. Mais si indignes qu ils fussent et de quelque sévérité que le souverain lui-même fit vœu d'user à leur égard, ces « hommes de service » qu il s'agissait de déposséder, de réduire à la portion congrue, c était son armée et son administration, c'étaient les colonnes du temple ! Les remplacer? Ivan y pensait bien. Mais, avant que de trouver des Alexis Adachev par milliers, il fallait vivre. Et pour vivre, plutôt que de modifier à leur détriment le statut politique des « hommes de service » , il fallait songer à assurer leur existence. Sans qu'aucune réforme eût ébranlé encore leur situation légale, les sloiijilyié se trouvaient déjà fortement atteints dans leur privilège si violemment mis en cause. Aux plaintes plus ou moins justifiées dont ils étaient l'objet ils pouvaient en opposer d'autres, tout aussi légitimes. S'ils pressuraient avec excès les paysans, cultivateurs du sol, ceux-ci étaient en train de ruiner leurs maîtres en désertant les cultures. Après avoir vu avec plaisir et favorisé 1 exode
des populations ag^ricoles, instrument puissant de colonisation, le gouvernement en arrivait à y apercevoir un péril immédiat et autrement redoutable pour lui que les abus de pouvoir ou 1 indocilité même de ses kormlenchichiki. Le bourreau pouvait toujours avoir raison des indociles. Mais si la substance venait à manquer pour garnir les cadres du service ? Si, déjà trop pauvrement lotis sur leurs maigres domaines, les concessionnaires des pomiéstm y manquaient de pain ? LÉtat, du coup, resterait désemparé.
En confondant dailleurs dans ses anathèmes et dans ses projets de dépossession les petits et les grands propriétaires, les titulaires d allocations viagères parcimonieusement mesurées et les détenteurs des vastes domaines héréditaires, Ivachka Peresviétov s'égarait, et, dépassant le but possible à atteindre immédiatement, sortait de la réalité présente des faits. La terre demeurant dans ce pays le seul fonds disponible, il était tout naturel qu on en fit emploi pour la rémunération des serviteurs de 1 Etat, faute d'autre monnaie disponible. Mais il y avait serviteurs et serviteurs. Aux mains des simples pomiéchtchiki, précaire dans son caractère, extrêmement restreinte dans ses proportions, la propriété ne constituait ni un abus au point de vue social, ni un péril au point de vue politique. Réellement privilégiés et réellement redoutables étaient les possesseurs d anciens apanages, conservant seuls une certaine opulence, au milieu de la ruine progressive de leurs faibles voisins, l'augmentant même à la faveur de la crise économique et sociale où sombrait la fortune de ces rivaux, attirant à eux par 1 appât d'un meilleur gain ou accaparant par la force la main-d œuvre disponible, et, sur les terres allodiales ainsi peuplées et agrandies, se gardant où se créant une clientèle, maintenant ou affermissant leur indépendance ; serviteurs eux aussi, mais souvent dans la mesure de leur plaisir, à leur heure et selon leur convenance, indisciplinés, frondeurs et aussi mal dressés à l'obéissance qu'inaccessibles a la punition.
Faire la part des intérêts naturels de l'État dans cette dualité,