‹ Ivan le TerribleChapitre 90 sur 228 · ECHEC DE LA REFORME · texte numérisé non relu

ECHEC DE LA REFORME

les communes eurent à racheter le droit de juridiction enlevé aux titulaires antérieurs. Beaucoup reculèrent devant ce sacrifice pécuniaire; d'autres se trouvèrent trop pauvres. Le cours moyen et inférieur de l'Oka semble avoir partagé, à cet égard, le pays en deux régions distinctes. Au nord, une population plus abondante et plus industrieuse se montra disposée à accepter la réforme ; au sud, les ressources matérielles et morales manquèrent également pour laccueillir. La généralisation du principe pouvait, à la vérité, suivre le développement de ces ressources, concorder avec le progrès de la vie communale ; mais ce progrès allait précisément être compromis bientôt, étranglé par la loi du servage, en même temps que, sous linfluence du régime bureaucratique maintenu dans certaines provinces et se fortifiant au centre, le gouvernement intervenait lui-même, pour le fausser, dans le jeu des nouvelles institutions. En fait, dès la fin du seizième ! siècle, là même où ils furent mis en activité, les goubnyié starosty devaient se trouver convertis, eux aussi, en simples fonctionnaires, nommés par le gouvernement et relevant des bureaux de Moscou.

Telle que je viens de l'esquisser, la tentative manquée d'Ivan ressemble d assez près à la réforme qui, au douzième et au treizième siècle, sous Philippe-Auguste et saint Louis, appela à la vie les communes urbaines de France, et, plus encore, au mouvement qui, du dixième au onzième siècle, par voie de chartes octroyées à certains groupements de serfs appartenant à un maître féodal, détermina la formation des communes rurales. La différence de l'évolution générale, tendant d'un côté à l'affranchissement des classes, de 1 autre à leur asservissement de plus en plus complet, sépare les (ieux phénomènes. Plus ou moins asservis déjà, à l'époque où le|^ fils de Vassili prétendit faire état de leurs instincts d'indépendance pour la réorganisation projetée, les paysans de Paissie tournaient le dos à cet idéal. Entre le liviépostnoié pravo et le self-government il n'y avait pas de compromis possible.

Ivan a imité aussi Edouard I" d'Angleterre mettant lâchai

nistration de la police et de la justice à la charge de la gentry. Mais dans la pratique comme dans la théorie, la charge, en Angleterre, demeura réunie au privilège. En Russie, la pra-

L^ tique devait séparer ces deux termes. Les candidats aux fonctions pseudo-autonomiques manquant parmi les paysans, ou le gouvernement ne se souciant pas d'en trouver parmi eux, le privilège échut aux « hommes de service » , en ce sens que

i^Ie choix des électeurs ne put se porter que sur l'un d eux. Les paysans n'eurent ainsi que des devoirs et point de droits

u^dans leur part. Et aux sloujilyié eux-mêmes leur part sembla bientôt trop lourde. Il y manquait un attrait essentiel : l'indépendance toujours ! Car, et c est ici le trait le plus original de la tentative moscovite, en même temps qu'une des raisons qui ont déterminé Ivan à l'entreprendre, et la plus essentielle sans doute, loin de procéder, en réalité, d'une tendance décentralisatrice, cet essai de réforme s'inspirait d'une préoccupation absolument contraire.

Le rôle des apparences et des fictions dans la vie politique

tX de Moscou apparaît sur ce point avec un relief saisissant. Un des effets durables de cette expérience et aussi un de ses buts a été la dissolution des organismes politiques relativement indépendants qui subsistaient dans la composition de l'Etat

(^/moscovite . Le programme unificateur, dont Ivan à son tour poursuivait l'exécution, se heurtait encore à la situation héréditaire d'un certain nombre de petits potentats provinciaux

\y exerçant sur leurs domaines divers droits régaliens. C'étaient ces débris du passé que le jeune tsar visait et dont il comptait faire table rase en leur opposant une organisation rivale, dont il serait le régulateur et le maître, après l'avoir créée de tontes pièces. En Occident, le mouvement centralisateur a eu pour instrument l'émancipation des classes, brisant le moule féodal et le particularisme des anciennes institutions locales.

v-^En Russie, les classes n'existant pas, la ville, le monastère,

le village avec son propriétaire, le bailliage avec ses paysans

^ libres constituant autant d'unités dissociées, l'État arrivait à

ridée de créer artificiellement ces éléments absents par une

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