LETTRES A GUSTAVE FLAUBERT ET A M"« COMMANVILLE
Nous avons dit que la liaison de Tourguéneff et de Gustave Flaubert remontait à 1858; cependant leurs rapports ne s'établirent plus fréquents qu'en 1863, lorsque Tourguéneff fut devenu convive régulier des dîners Magny. Cette amitié prit un caractère d'intimité touchante, grâce à l'égale vénération des deux écrivains pour George Sand, vénération qui, chez le Russe comme chez le Français, datait de loin. Nous en parlons avec plus de détail dans la notice qui précède les lettres de Tourguéneff à George Sand.
a II y avait un lien, une affinité de naïve bonté entre ces deux natures géniales; c'était George Sand qui les avait mariés «, dit Alphonse Daudet dans son étude sur Tourguéneff. Et il poursuit : « Flaubert, hâbleur, frondeur, Don Quichotte, avec sa voix de trompette aux Gardes, la puissante ironie de son observation, ses allures de Normand de la conquête, est bien la moitié virile de ce mariage d'âmes ; mais qui donc, dans cet autre colosse aux sourcils d'étoupe, aux méplats immenses, aurait deviné la femme, cette femme à délicatesses ai-
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gués que Tourguéneff a peinte dans ses livres, celte Russe nerveuse, alanguie, passionnée, endormie comme une Orientale, tragique comme une force en révolte ? Tant il est vrai que dans le brouhaha de la grande fabrique humaine les âmes se trompent souvent d'enveloppes, âmes d hommes dans des corps femmelins, âmes de femmes dans des carcasses de cyclopes. »
Goucourt, Zola, Maupassant témoignent également de l'étroite amitié qui liait TourguénefT à Flaubert. Mais c'est dans la correspondance de ce dernier avec ses amis, et surtout avec George Sand, qu'on retrouve h chaque pas des traces de cette affection. Ainsi, h la date du 2 juillet 1870, il écrit à la châtelaine de Nohant :
« A part vous et TourguénefT, je ne connais pas un mortel avec qui m'épancher sur les choses qui me tiennent le plus au cœur; et vous habitez loin de moi tous les deux ! » [Correspondance , iv*" série, p. 25. i
Et plus tard :
<( J'ai passé hier une bonne journée avec Tourguéneff, àqui jai lu les 115 pages de St-Antoine qui sont écrites. Après quoi je lui ai lu à peu près la moitié des Dernières chansons. Quel auditeur! et quel critique! Il m'a ébloui par la profondeur et la netteté de son jugement. Ah ! si tous ceux qui se mêlent déjuger les livres avaient pu l'entendre, quelle leçon! Rien ne lui échappe. Au bout d'une pièce de 100 vers, il se rappelle une épithète faible ! 11 m'adonne -powr St-Antoine deux ou trois conseils de détail exquis. & [Corresp. iv, p. 95.)
Et, dans une lettre à Mme Régnier, nous lisons:
« Mme .Siiiul est mainlenanl le seul ami de lettres
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que j'aie, avec Tourguéneff! Ces deux-là valent une foule, c'est vrai! » [Corresp. iv, p. 140.)
Certes, cette amitié de Flaubert pour Tourguéneff était bien payée de retour, et Flaubert n'en doutait pas :
« Tourguéneff, écrivail-il à Mme Sand, m'a paru très content des deux premiers chapitres de mon affreux bouquin. Mais Tourguéneff m'aime peut-être trop pour me juger impartialement. » — [Correspondance iv, p. 211.)
Tourguéneff considérait Flaubert comme l'écrivain français le plus remarquable , et Madame Boç>ari/ comme l'œuvre la plus puissante du siècle. Cette dernière opinion était d'ailleurs celle de Taine. Tourguéneff traduisit en russe la Légende de St-Jfilicn VHospitaller et Hèrodiade. Il apporta à cette traduction tant d'amour et de soins qu'elle est considérée en Russie comme un chef-d'œuvre de précision et de style, au point que ses éditeurs ont cru devoir la comprendre dans l'édition posthume de ses œuvres complètes.
Après la guerre, Flaubert et Tourguéneff, qui avaient un peu délaissé les dîners Magny, décidèrent de se réunir en un cercle plus intime. Alphonse Daudet, dans l'étude citée plus haut, en raconte ainsi l'origine :
« C'est à cette époque qu'on eut l'idée d'une réunion mensuelle où les amis se rencontraient autour d'une
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bonne table ; cela s'appela « les Dîners Flaubert, » ou C les Dîners des Auteurs siffles » : Flaubert en était pour l'écliec de son Candidat, Zola avec Bouton de Jiosr, Concourt avec Henriette Marcclial , moi pour mon Ar/csiennc. Girardin voulut se glisser dans notre bande ; ce n'était pas un littérateur, on l'élimina. Quanta Tourgnéneff, il nous donna sa parole qu'il avait été sifflé en Russie, et, comme c'était très loin, on n'y alla pas voir. »
(]es dîners mensuels n'étaient pas pour Flaubert et Tourguéneff la seule occasion de se réunir, car Flaubert écrivait h George Sand, à la fin de 1873 :
« Je vois le Moscove tous les dimanches. Il va très bien et je l'aime de plus en plus. »
A ces réceptions du dimanche venaient également Taine, Georges Pouciiet, Claudius Popelin, Philippe Burty, Léon Cladel, Catulle Mendès, Eniili' Bergerat, José-Maria de Hérédia, Guy de Maupassant, Paul Alexis, Iluysmans, Léon Hcnnique, Céard, Gustave Toudouze, sans compter les convives des dîners « des Auteurs siffles. »
« Le premier venu était souvent Ivan TourguénefT, qu'il (^Flaubert) embrassait comme un frère, — raconte Guy de Maupassant. — Plus grand encore que Flaubert, le romancier russe aimait le romancier français d'une affection profonde et rare. Des afflnités de talent, de philosophie et d'esprit, dos similitudes de goûts, de vie et de rêves, une conformité de tendances littéraires, d'idéalisme exalté d'admiration et d érudition, mettaient enti'c eux tant de })oints de contact incessant qu'ils éprouvaient, l'un et l'autre, en se revoyant, une joie du cœur plus encore peut-être qu'une joie d'intelligence.
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Tourguéneff s'enfonçait dans un fauteuil et parlait lentement, d'une voix douce, un peu faible et hésitante, mais qui donnait aux choses dites un charme et un intérêt extrêmes. Flaubert l'écoutait avec religion, fixant sur la grande figure de son ami un large œil bleu aux pupilles mouvantes ; et il répondait de sa voix sonore, qui sortait comme un chant de clairon, sous sa moustache de vieux guerrier gaulois. Leur conversation touchait rarement aux choses de la vie courante et ne s'éloignait guère des choses et de l'histoire littéraire. Souvent Tourguéneff était chargé de livres étrangers et traduisait couramment des poèmes de Gœthe, de Pouschkine ou de Swinburne. »
L'amitié des deux écrivains ne s'est jamais démentie, et même après la mort de Flaubert, Tourguéneff garda le culte de sa mémoire, comme on le verra par ses lettres à la nièce de son ami, Mme Commanville.
C'est grâce à Mme Commanville, aujourd'hui Mme Franklin-Grout, "qui a pieusement réuni et publié toute la correspondance de son illustre oncle, que nous pouvons faire connaître aujourd'hui toute la série des lettres de Tourguéneff à Flaubert et à Mme Commanville elle-même.
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