Mlle Viardot
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nées fort agréables chez des amis' : deux frères et une sœur, excellente personne qui se sent très malheureuse. Elle a été forcée de se séparer de son mari, espèce de Henri VIII campagnard fort dégoûtant; elle a trois enfants qui viennent très bien, surtout depuis que le papa n'est plus là. Il les traitait fort durement par système ; il se donnait le plaisir de les élever h la Spartiate, tout en menant un train de vie directement opposé. Ces choses-là arrivent souvent : on se donne ainsi les agréments du vice et de la vertu, — ceux de la vertu par procuration.
Des deuxfrcres, l'un est assez insipide, l'autre est un charmant garçon, paresseux, phlegmatique, peu causeur, et, en même temps, très bon, très tendre et délicat de goût et de sentiment, un être véritablement original. Le troisième frère (le comte L. Tolstoï, celui dont je vous ai parlé comme d'un de nos meilleurs écrivains, cela vous fait sourire et vous rappelle Fet, que je vais voir demain, car il est mon voisin; — mais pour Tolstoï : il est sérieusement et pour tout de bon un talent hors ligne, et j'espère bien un jour vous en convaincre en vous traduisant son Histoire d'une Enfance. Je ferme ici cette interminable parenthèse). Le troisième frère, dis-je, qui devait venir, n'est pas venu. La sœur est assez bonne musicienne; nous açons joué du Beethoven, du Mozart, ctc
Iv. ToiRC.UÉXBFF.
1. Dans In propriété de la famille Tolstoï, Yasnaïa Poliana, qui n'est pas très éloignée de Spasskoïé.
d'après sa correspondance 31
Spasskoïé, 21 juillet 1858.
Chère et bonne Madame Viardot,
Je commence ma lettre par une nouvelle afHigeante pour tous les Russes. Le peintre IvanofF, dont je crois vous avoir parlé dans mes lettres de Rome, vient de mourir du choléra à Saint-Pétersbourg.
Pauvre homme! après vingt-cinq années de travail, de privations, de misère, de réclusion volontaire, au moment où son tableau venait d'être exposé, avant d'avoir reçu une récompense quelconque, avant même de s'être convaincu du succès de cette œuvre h laquelle il avait voué toute sa vie, — la mort, une mort subite comme un coup d'apoplexie, mais plus cruelle, car elle ne frappe pas à la tète ! Un méchant article de journal qui lui disait des injures, des délais, des dédains calculés, voilà tout ce que sa patrie lui a offert dans le court espace de temps qui s'est écoulé entre son retour et sa mort. Quant à son tableau', il appartient certainement à cette époque de l'art où nous sommes entrés depuis un siècle et plus, et, qui est, il faut bien l'avouçr, une époque de déca-
1. Le tableau dont parle Tourguéneff est la fameuse « Apparition du Christ, » à laquelle le peintre russe a travaillé pendant plus d'un quart de siècle et qui, est son principal titre de gloire.
32 IVAN TOUUCL'EXEFF
dencc. Ce n'est plus de l;i peinture pure et simple, c'est (le la |)hil()S()pliic, de la poésie, de Thistoire, de la relij^non. Il y a des défauts déplorables, mais c'est pourtant une grande chose, une œuvre sérieuse, élevée, cl dont il faut désirer l'influence en Russie, ne fût-ce cjue comme réaction ii lécolc fondée par Brulofl '...
Iv. TOLRGUÉXEFF.
Spaskoïé, 30 juillet 1858.
... Voici ce que j'ai fait pendant les neuf jours qui viennent de se passer : J'ai beaucoup travaillé à un roman que j'ai commencé et que j'espère finir pour le commencement de l'hiver - ; puis je suis allé il la chasse îi 150 verstes d'ici et j'y ai perdu inutilement cinq jours, car les marais étaient encore vides, le temps de la migration des doubles et des bécassines n'est pas encore commencé. Je m'occupe en même temps, avec mon oncle, de rarrangemcnt de mes rapports avec les paysans : ii partir de rautomne, ils seront tous mis i» Vobroc, c'est-à-dire que je leur céderai la moitié des terres pour une redevance annuelle, et je louerai îles travailleurs pour cultiver les miennes. Ce ne sera qu'un état
1. Représonlant russe de lait acadéniiquo. '2. Il s'ajcit de A lu V'eille, roman traduit en français sous le titic de ; In Bnlijare.
tiansitoii-e, en attendant la décision des comités ^ : mais rien de définitif ne saurait être fait d'ici là. Je viens de vous mentionner un roman que je suis en train d'écrire. Que j'aurais été heureux de vous en soumettre le plan, de vous exposer les caractères, le but que je me suis fixé, etc. ; comme j'aurais recueilli précieusement les observations que vous m'auriez faites ! Cette fois-ci, j'ai longtemps médité mon sujet, et j'éviterai, je l'espère, les solutions impatientes et brusques qui vous choquaient à bon droit. Je me sens en veine de travail, et pourtant l'ardeur de la jeunesse est déjà loin de moi; j'écris avec un certain calme qui m'étonne : pourvu que l'œuvre ne s'en ressente pas ! Qui dit froid, dit médi(»cre.
Iv. TOURGUÉNEFF.
Paris, 16 février 1865.
Je n'ai été à aucun théâtre. Décidément, cela ne m'amuse pas d'y aller... seul. J'ai assisté à l'ouverture des Chambres, dans la grande Salle des Etats du Louvre. Nous étions pressés comme des harengs. Trois choses m'ont frappé : le carac-
1. Les Comités institués par Alexandre II pour préparer la réfornie de l'aflranchissenient des serfs, affranchissement proclamé par l'Empereur le 19 février 18G1.
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tcie exclusivement militaire de cette cérémonie (le seul passage applaudi est celui (»ù l'on parle d'un nouvel arc de triomphe à ériger , lahsence complète ot absolue de jolies figures féminines, et le timbre de la voix de l'empereur. Si on pouvait noter des voix comme on dessine des têtes, on dirait que c'est un professeur suisse qui parle, — un professeur de botanique ou de numismatique. Le discours en lui-même est très anodin, très pacifique — et ambigu, cela va sans dire.
L'impératrice avait une robe fort laide, mais elle a beaucoup de grâce et de dignité. Le prince impérial a l'air bien chétifet bien éteint. Le prince Napoléon a une vraie tournure de Tibère ou de Domitien. Je devais dîner avec lui hier chez Bixio, mais j'ai refusé cet honneur. Je ne l'aime pas du tout, et puis il a parlé avec trop de mépris de mes pauvres Russes. Rien de plus ridicule que certaines figures encapuchonnées, affublées d'uniformes : les toques rouges, jaunes, bariolées, dorées des avocats et des juges avaient un faux air oriental à mourir de rire. Que de cordons, de plaques, de dorures, de casques, de panaches ! Grand Dieu! et dire que toute cette friperie fait de l'effet !... Que dis-je? elle conduit le monde...
Iv. TOURGUÉNEFF.
d'après sa correspondance 35
Spasskoïé, l'^'" juillet 1865.
Chère et bonne Madame Viardot,
... Je suis tout enchanté de ce que M. Rietz ' (dont je regrette beaucoup de n'avoir pas fait la connaissance) vous a dit. Cela doit vous donner des ailes. C'est bien autre chose que ce que nous autres, dilettantillons, avons pu vous dire, — et si vous ne faites pas des sonates, si je ne trouve pas à mon retour quelque bel adagio à peu près achevé, il me faudra vous gronder. Je m'imagine^ en effet, que l'idée musicale doit se déployer avec plus d'ampleur et de liberté quand on n'a pas un cadre tracé d'avance, d'une couleur, d'une forme déjà déterminées, et déterminées par un autre.
Allons ! au travail! Je ne l'ai tant admiré et encouragé que depuis que je ne fais rien moi-même. Eh bien, non! Je vous donne ma parole d'honneur que si vous vous mettez à faire des sonates, je reprendrai ma besogne littéraire. « Passez-moi la casse, je vous passerai le séné. » Un roman pour une sonate : cela vous va-t-il? Dieu ! quelle perspective d'activité fiévreuse se dévoile devant moi. Il y en a pour tout l'hiver
Iv. ToURGUÉNEFr.