‹ Ivan Tourguéneff d'après sa correspondance avec ses amis françaisChapitre 12 sur 91 · IV I · texte numérisé non relu

IV I

Bade, Thiergarlenstrasse, 3.

26 mai 1868.

Mon cher ami.

Je vous remercie beaucoup d'avoir eu l'idée de m'écrire. Votre lettre m'a fait un bien grand plaisir parce qu'elle a renoué nos relations, et parce qu'elle m'a fait voir que mon livre vous a plu.

11 n'y a plus d'artiste par le temps qui court qui ne soit doublé d'un critique. L'artiste est fort grand en vous et vous savez combien je l'admire et je l'aime; mais j'ai aussi une haute idée du criti-

/|.S IVAN TOUnCtUNElI'

tjue, el je suis très heureux de son approbation . Je sais bien que voire amitié pour moi y est pour quelque chose : mais je sens qu'un maître s'est placé devant mon tableau, Ta regardé et a hoché la tête d'un air satisfait. Eh bien, cela m'a fait plaisir, je le répète.

J'ai bien regretté de ne vous avoir pas vu à Paiis. Je n'y suis resté que trois jours, et je regrette encore davantage que vous ne veniez pas à Bade cette année. Vous vous êtes attelé à votre roman, (/est bien. Je l'attends avec la plus grande impatience. Mais ne pourriez-vous pas vous donner quelques jours de repos, dont vos amis d'ici profiteraient ?

Depuis la première fois que je vous ai vu (dans une espèce d'auberge de l'autre côté de la Seine , je me suis pris d'une grande sympathie pour vous. Il y a peu d'hommes, de Français surtout, avec lesquels je me sens si tranquillement à mon aise et si éveillé en même temps, il me semble que je pourrais causer avec vous des semaines entières; et puis nous sommes des taupes qui poussons notre sillon dans la même direction. Tout ceci veut dire ([uc je serais bien content de vous voir.

Je pars pour la Russie dans une quinzaine de jours, mais je n'v resterai pas longtemps, et dès la fin de juillet je serai de retour, et j irai à Paris pour y voir ma fille, qui m'aura probablement rendu grand-père i\ cette époque. Je serai homme a aller vous iclanccr jusque chez vous si vous y

DAPRKS SA CORRESPONDANCE 49

êtes. Ou bien viendrez-voiis à Paris? Mais il faut que je vous voie.

En attendant, je vous souhaite bonne chance. La vérité vivante et humaine que vous poursuivez d'une étreinte infatigable ne se laisse prendre que dans les bons jours.

Vous en avez eu, vous en aurez encore et beaucoup.

Portez-vous bien ; je vous embrasse aussi, vous, et avec une véritable amitié.

Iv. ToiRGUÉNEFF.

Bade, Thiergartenstasse, 3.

Mardi, 28 juillet 08.

Mon cher ami,

C'est bien aimable à vous d'avoir pensé à mol et de me donner, comme vous dites, votre programme. Je suis ici depuis quatre jours, mais malheureusement je ne suis pas revenu seul de Russie : j'ai amené avec moi un bel accès de goutte, qui m'a pris depuis mon arrivée à Bade. Me voilà dans une chaise longue avec toutes les misères inévitables — huile de marrons d'Inde, etc., etc.; pourtant c'est moins violent que l'année passée, et je ne perds pas l'espoir de faire mon voyage de bains vers le milieu du mois prochain, et d'après le programme je vous relancerai dans votre tanière.

50 IVAN TOUIuai-NErF

J'avoue que je suis assez curieux de la couuailre.

Je n'ai pas vu Du Camp qui doit être ici ; je n'ai p;is quille ma (•liainl)ic depuis mon arrivée; dans deux jours je pourrai peut-être l'aire des petites courses en voiture.

Portez-vous bien et travaillez avec appétit et tranquillité. C'est la meilleure façon.

Je vous embrasse amicalement.

Votre

Iv. ÏOURGI ÉXEl'I".

Bade, Thiergartenstrasse, 3. Mardi, 18 août 68.

Mon cher ami,

J'ai tardé jusqu'à présent avec ma réponse à voire bon petit billet, parce que j'espérais toujours pouvoir vous annoncer mon arrivée; mais ma diablesse de goutte s'obstine à ne pas me quitter et j«' ne puis encore songer à ce voyage un peu long. C'est ennuyeux, mais qu'y faire? Je viendrai dès (jue je le pourrai; cl en attendant je vous embrasse, cl vous prie de présenter mes hommages il Mme votre mère, que je serai bien heureux de conjuiître.

Travaillez ferme en attendant.

Iv. roURGUÉNEKK.

d'après sa correspondance 51

Paris, rue Laffitte, Hôtel Bryon.

Mardi, 24 novembre G8.

Mon cher ami,

Le fromage vient d'arriver; je l'emporte à Bade, et à chaque coup de dent nous penserons à Croisset ' et à la charmante journée que j'y ai passée. Décidément je nous sens très sympathiques l'un à l'autre.

Si tout votre roman est aussi fort que les fragments que vous m'envoyez là, vous aurez fait un chef-d'œuvre ". C'est moi qui vous le dis.

Je ne sais pas si vous avez lu le bouquin que je vous envoie"' ; dans tous les cas, mettez-le sur un des rayons de votre bibliothèque.

Présentez mes hommages à Mme votre mère, et laissez-moi vous embrasser. Votre

Iv. ToURGUÉNEFF.

p. s. — Mon adresse est : Carlsruhe, poste restante. Vous seriez très gentil de m'envoyer votre carte photographique.

En voilà une de moi qui a l'air jjien — rébarbatif.

Page 1